Jean RACINE conte les enthousiasmes de LOUIS XIV et de la Cour.

“Madame de Maintenon, entre autres, m’en parut fort touchée, et la loua extrêmement. Je la retins par cœur et j’en charmai hier Madame la Princesse de Conti et aujourd’hui MrDespréaux [Nicolas Boileau] qui prétend bien comme moi que l’histoire n’en doit pas perdre une syllabe.”

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Jean RACINE (1639.1699)

Lettre autographe signée à François-Henri de Montmorency-Bouteville, Maréchal de Luxembourg. 

Quatre pages in 4° (225 x 165mm)

Paris, le 2 août [1693]

« … l’histoire n’en doit pas perdre une syllabe … »

 

Précieuse lettre autographe signée de Racine, poète et historiographe de Louis XIV, au ton exalté, adressée au vainqueur de la bataille de Neerwinden, le Maréchal de Luxembourg.

D’une plume fluide et moderne, Racine décrit, au fil de ces quatre pages merveilleuses, les saveurs du triomphe militaire et nous invite aux côtés du Roi-Soleil, de madame de Maintenon, de Nicolas Boileau, du comte d’Artagnan, etc., dans les salons de la Cour.

Il convient de préciser ici l’exceptionnelle rareté des lettres de Jean Racine. Au-delà du don fait par Louis Racine (son fils cadet) à la Bibliothèque du roi en 1756 d’un ensemble restreint de manuscrits et d’ouvrages de son père (aujourd’hui conservé à la B.N.F), le nombre de lettres du poète parvenues jusqu’à nous est des plus infimes. Celles, de surcroît, portant sa signature relèvent de l’exception.

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« En attendant que nous soyons instruits par vous-même du détail de votre victoire, trouvez bon, Monseigneur que je vous dise qu’elle est regardée ici comme la plus grande et la plus héroïque action qui se soit passée à la guerre. Vous avez vaincu non seulement des ennemis fort braves et fort aguerris, mais même des ennemis qui combattaient en désespérés, et qui se voyaient dans la nécessité ou de faire une défense extraordinaire ou de voir périr toute leur armée. Je vois bien que c’est ce qui a causé cette opiniâtreté avec laquelle ils vous ont disputé leurs retranchements, et qui vous a obligé de donner sept batailles pour une. Mais, Monseigneur, le scrupule me prend d’oser parler devant vous de choses si élevées au-dessus de moi.

Je ferai mieux de vous raconter simplement ce que j’en ai ouï dire au Roi même. Il ne parla d’autre chose tout hier. Il répéta plusieurs fois que c’était une grande, une glorieuse action. Il parut vous savoir un fort bon gré d’avoir fait autant respecter son Infanterie à ses ennemis qu’ils respectaient déjà sa Cavalerie. Il loua extrêmement et se fit un plaisir d’expliquer vos marches depuis la prise de Huy, et parlant du nombre des morts, il dit que ces grandes actions ne s’exécutaient point sans qu’il en coûtât aux particuliers. Je lui entendis même dire de fort bon cœur : “je voudrais qu’il me vînt d’Allemagne une pareille nouvelle”. Enfin, il lut quatre fois en public la lettre que vous lui écriviez par M. d’Artagnan, aussi noble dans sa simplicité aussi belle que l’action même.

Madame de Maintenon, entre autres, m’en parut fort touchée, et la loua extrêmement. Je la retins par cœur et j’en charmai hier Madame la Princesse de Conti et aujourd’hui MrDespréaux [Nicolas Boileau] qui prétend bien comme moi que l’histoire n’en doit pas perdre une syllabe. Tous ceux qui, ce jour-là, étaient à Marly, je dis même les plus avides louangeurs, se récrièrent aussi bien que sa Majesté sur la grandeur de cette action, et je fus assez aise de voir vos ennemis défaits aussi bien que ceux du Roi. Je vous envoie une lettre de Mr le Comte de Toulouse, qui me fit l’honneur de me choisir entre tous vos serviteurs pour me la confier. Elle est accompagnée de celle de Mr d’Ô, son Gouverneur. Mr de Cavoye m’a dit de vous mander que vos victoires devenaient trop fréquentes et épuisaient son éloquence, qu’il fallait que vous lui donnassiez le temps de respirer et de retrouver de l’esprit.

J’oubliais de vous dire que le Roi dit à Mr le Prince devant tout le monde que vous aviez sauvé la vie à Mr le Duc en lui faisant prendre des armes malgré lui. Vous jugez bien que sa Majesté a dit beaucoup d’autres choses que je ne puis pas avoir entendues. Mais, quoi qu’il en soit, je puis vous assurer que je ne l’ai jamais vu si content. Il est présentement dans de justes inquiétudes pour ce qui se sera passé en Allemagne, et Dieu veuille, comme il l’a dit lui-même, que les nouvelles soient aussi bonnes de ce côté-là que celles qui lui sont venues de vous. Pardonnez une si longue lettre à la joie que vous m’avez causée, et à l’extrême intérêt que je prends à votre gloire qui semble tous les ans ne pouvoir plus croître et qui croît pourtant tous les ans. Je suis Monseigneur votre très humble et très obéissant serviteur Racine. A Paris le 2e août. »

 

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François-Henri de Montmorency-Bouteville, duc de Piney-Luxembourg (1628-1695) est fait maréchal de France en 1675. Considéré comme l’un des plus brillants chefs de guerre de Louis XIV, il demeure également dans l’histoire militaire sous son surnom de « Tapissier de Notre-Dame » (en raison du grand nombre de drapeaux ennemis pris par ses troupes sur les champs de bataille et décorant la nef et le chœur de la cathédrale de Paris).

Sous son commandement, l’armée française remporte, lors de la guerre de la Ligue d’Augsburg (1688-1697), la victoire de Neerwinden, le 29 juillet 1693, contre les armées du roi d’Angleterre, Guillaume III d’Orange-Nassau. C’est cette dernière victoire, annoncée au roi Louis XIV par Pierre de Montesquiou d’Artagnan (1640.1725) qui fit naître chez Racine le ton exalté de cette longue lettre témoignant auprès du maréchal des enthousiasmes du roi et de la Cour.

Devenu en 1677 historiographe de Louis XIV, aux côtés de son ami Nicolas Boileau, Racine mit dès lors sa plume merveilleuse au service du pouvoir royal : « Mr Despréaux [Boileau] qui prétend bien comme moi que l’histoire n’en doit pas perdre une syllabe. ».

Le manuscrit de sa Vie de Louis XIV, composé au fil de vingt années de travail, disparut tragiquement, en 1726, dans l’incendie qui dévora les huit mille volumes de la bibliothèque de Jean-Baptise-Henri de Valincour, dépositaire de ses œuvres.

La lettre ici présentée ici est l’une des trois lettres de Racine au maréchal de Luxembourg longtemps considérées comme perdues.

À propos de ces trois lettres, Jean Lesaulnier écrit dans sa publication de la Correspondance de Jean Racine : “ Conservées ensemble peut-être dans la famille du maréchal, elles ont été vraisemblablement mises en vente par la suite. La publication d’Eugène Minoret, qui nous les a révélées en 1884, paraît avoir été tenue sous le boisseau pendant près de cent trente ans. Depuis cette date en effet, les trois lettres de Racine à Luxembourg, n’ont été à aucun moment ni commentées, ni même répertoriées. ” (pp. 430-431).

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Provenance : Antoine Eugène Minoret (1816-1891) — Président Robert Schuman (1886-1963 ; sa vente, Précieux autographes composant la collection du Président Robert Schuman, Paris, 4 et 5 mars 1965, experts Cornuau et Castaing, n° 250, acquis par Pierre Berès pour 19.249 francs)

Bibliographie : Jean Racine, Correspondance, éd par J. Lesaulnier, Paris, 2017, n° 138 — A. E. Minoret, Trois lettres inédites de Jean Racine (1693), Paris, 1884

 

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Pour une lecture plus aisée, nous avons transcrit la lettre avec une orthographe moderne.

 

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