Jean JAURÈS (1859.1914)
Manuscrit autographe signé – Désarroi ministériel.
Dix-sept pages in-folio (31 x 20 cm) sur papier à bords effrangés.
Annotations au crayon gras.
Sans lieu ni date [Paris, 29 ou 30 août 1898].
« Sur la grande, la douloureuse et dramatique affaire qui passionne le monde, l’inquiétude et le doute commencent à se répandre. »
Précieux et long manuscrit- inédit – de Jean Jaurès sur l’affaire Dreyfus, écrit quelques heures avant les aveux du colonel Henry. Jaurès dénonce l’indécision du gouvernement Brisson confronté à l’accumulation des preuves en faveur du capitaine Dreyfus. Destiné à La Petite République, l’article est demeuré inédit.
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Depuis des semaines, Jean Jaurès dénonce les incohérences de l’affaire Dreyfus, tant à la Chambre que dans La Petite République. Ses articles occupent souvent les six colonnes de la une, avec des titres en grandes capitales dénonçant “L’innocence de Dreyfus” (13 août 1898), “Le Véritable Traître” (18 août), “Le Bordereau est d’Esterhazy” (19 août), “Les Pièces secrètes” (25 août), “La Pièce fausse” (28 août), etc.
Cette charge contre le “Désarroi ministériel” a sans doute été rédigée le 29 ou le 30 août, afin de figurer en une du quotidien le 31 août ou le 1er septembre : l’instabilité politique, la tentation d’un coup de force de l’armée et des dits “patriotes” sont à leur comble. Et, écrit Jaurès, “sur la grande, la douloureuse et dramatique affaire qui passionne le monde, l’inquiétude et le doute commencent à se répandre”…
Coup de théâtre le 30 août : le colonel Henry passe aux aveux, confesse être l’auteur du faux et, le soir même, se suicide. C’est le tournant de l’Affaire, ouvrant la voie à la révision du procès. L’article de Jaurès sur le “Désarroi ministériel” n’a plus de sens et les 1er et 2 septembre, La Petite République titre sur “L’arrestation du colonel Henry”, puis “La débâcle de l’État-Major”.
L’article de Jaurès se lit comme ses discours ; sa logique, implacable, est servie par une élégance de style qui ne modère heureusement ni le scalpel de l’idée ni l’ironie.
Les doutes s’accumulent et le gouvernement radical tergiverse : ses éléments les plus antidreyfusards – comme le ministre de la Guerre Cavaignac – donnent de la voix, secondés par la presse : « M. Rochefort commence à trouver que le gouvernement est tiède. Du moment qu’on n’a pas renouvelé tous les professeurs qui se permettent encore d’avoir une opinion et de la dire sur cet émouvant problème, c’est que M. Bourgeois et peut-être M. Brisson ne sont pas des patriotes irréprochables comme on les veut à l’Intransigeant. Qu’on se hâte de tremper toute la soupe ministérielle dans la grande soupière de M. Cavaignac ou M. Rochefort renversera la marmite. »
L’armée et les antisémites au gouvernement pensent qu’il est « temps d’agir », s’orientant de plus en plus vers des solutions radicales. Ils recourraient volontiers « à un bon petit coup d’état et déporter sans jugement les importuns qui savent la vérité et qui la disent ». Mais, ironise Jaurès, « ce serait manquer à la décence, et M. Brisson désire qu’on le ménage un peu. Il veut bien assister ou présider à la violation de toutes les libertés et de toutes les garanties légales républicaines. Il veut bien ignorer si oui ou non un homme a été jugé en dehors de toute forme légale. Il veut bien livrer à la servilité des juges civils, à la haine des juges militaires, le soldat qui a commis le crime de dénoncer la trahison d’Esterhazy. Il veut bien arracher à la lumière d’un débat public, par les plus lourds artifices de procédure, les faux d’Esterhazy et de Du Paty de Clam. Mais il veut encore, jusqu’à cette déchéance suprême, sauver quelques apparences et il serait cruel de l’acculer à la brutalité évidente d’un coup d’état. Se déshonorer en plein jour quelle disgrâce ! Qu’on épargne le calice à la vertu républicaine de Mr Brisson. »
En dépit du « désarroi ministériel » et de la campagne toujours plus violente des antidreyfusards, Jean Jaurès croit au sursaut : « Ceux qui aujourd’hui croient, savent et disent qu’un crime a été commis sont trop nombreux pour que, par la force, on puisse faire le silence. Et si les nationalistes et boulangistes s’imaginent nous faire peur, quelle sottise ! Boulanger et Rochefort ont passé la frontière ; ce n’est pas une raison pour que nous, nous prenions la fuite. Et peut-être enfin le pays se réveillera-t-il. Peut-être aura-t-il honte de laisser une poignée d’hommes lutter seuls contre les violences du militarisme, et l’insolence rétrograde de l’État-major. […]
Cléricalisme, capitalisme, militarisme sont les trois chaînes du passé : qu’on soit attaché par l’une ou par l’autre, il importe peu qu’on marche derrière M. de Mun prédicant ou derrière M. de Mun cuirassier, qu’en subsiste l’infaillibilité catholique ou l’infaillibilité militaire, c’est à la droite qu’on est rivé ?
La République n’est pas affranchie : elle a seulement changé de chaîne. Ou plutôt, comme toutes les forces du passé sont solidaires, le ministère Brisson continue exactement la trahison du ministère Méline ! Lui demander une politique réformatrice et des actes républicains est donc une plaisanterie de mauvais goût.
Aussi le ministère ne pourra suivre ni les conseils d’extrême violence rétrograde, ni les appels aux réformes et il se décomposera misérablement, après une période de réaction hypocrite, sans prudence mais sans audace. »
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Texte complet :
Désarroi ministériel. Et qui entendra M. Brisson [le député Henri Brisson (1835.1912)] ? D’abord, s’il veut se renseigner auprès des conseils généraux, cela ne lui servira guère. Je ne sais si l’exemple de cinq ou six échauffés qui ont voté desémis des vœux sensationnels sera suivi. En tout cas, ce ne serait là qu’un effet d’émulation. On sent que la plupart des assemblées départementales se réservent. Elles ne savaient que dire de la politique ministérielle parce qu’elles ne savent pas au juste ce qu’elle est.
Et sur la grande, la douloureuse et dramatique affaire qui passionne le monde, l’inquiétude et le doute commencent à se répandre. Aussi, les hommes politiques des départements jugent-ils, dans l’ensemble, plus sage de se taire : ou s’ils se décident à parler, ce sera du bout des lèvres, pour ne pas se compromettre en combattant directement les motions « des patriotes ».
A juger par l’attitude de la première semaine, l’hésitation, la discrétion, le silence semblent être le mot d’ordre à peu près général. Aussi bien, quand les journaux ou les hommes politique se mettent à parler, cela n’est pas pour aider beaucoup M. Brisson. Les conseilleurs sont d’accord pour demander au ministère « des actes ». Le malheur est qu’ils ne lui demandent pas les mêmes. D’un côté, il y a les réactionnaires et les radicaux nationalistes (c’est tout un) qui somment M. Brisson d’arrêter par des mesures énergiques la campagne de ceux qui croient à la malheureuse erreur du Conseil de guerre qui jugea Dreyfus.
Il paraît qu’en attaquant les États-majors réactionnaires et félons qui couvrent le véritable traitre Esterhazy, on attaque l’armée : et M. Déroulède ne peut pas le tolérer. « Le clairon sonne la charge. Les zouaves vont chantant. »
Les ministres étaient-ils comme les zouaves, menés par le clairon de M. Déroulède ? Celui-ci n’est pas tout à fait seul. M. Rochefort commence à trouver que le gouvernement est tiède. Du moment qu’on n’a pas renouvelé tous les professeurs qui se permettent encore d’avoir une opinion et de la dire sur cet émouvant problème, c’est que M. Bourgeois et peut-être M. Brisson ne sont pas des patriotes irréprochables comme on les veut à l’Intransigeant. Qu’on se hâte de tremper toute la soupe ministérielle dans la grande soupière de M. Cavaignac ou M. Rochefort renversera la marmite. Avec Déroulède, avec Rochefort, marchent vaillamment les royalistes du Sud-Ouest. Leur grand journal Le Nouvelliste de Bordeaux considère comme imprudent et même comme sacrilège de toucher à Esterhazy. Il écrit dans un article de fond du mercredi 24 août que le renvoi d’Esterhazy devant un Conseil d’enquête est une lourde faute.
« Le commandant Esterhazy est fort peu sympathique comme homme privé … mais dans le cas présent, il ne s’agit pas de voir l’homme privé : dans le drame qui se déroule cet officier joue un rôle si important que s’il succombe aux attaques des dreyfusards tous nos officiers d’état-major seraient atteints en sa personne. Il faut donc, quels que soit ses torts, le traiter en personnage inviolable et sacré ! La raison d’état le veut ainsi… donc pas de faiblesses, pas de défaillance. Dans l’intérêt supérieur de la défense nationale, il est nécessaire qu’on ne touche pas à Esterhazy quels que puissent être ses torts. Avis aux Conseils d’enquête et aux Français qui défendent l’armée ! »
C’est sans doute sous l’impression de ces paroles que le Conseil général de la Gironde a demandé le bâillon, et mieux encore s’il est nécessaire, par les sacrilèges qui n’incarnent pas la patrie dans le personnage sacré du uhlan faussaire et traitre.
Mais il est clair que dans le clan de l’État-major on commence à trouver le ministère un peu faible. Il paraît que ses actes ne sont pas pleinement d’accord avec les énergiques paroles de M. Cavaignac. M. Rochefort estime que ses dénonciations ne font pas assez de victimes. Après avoir frappé M. Stapfer, M. Bourgeois paraît hésiter à porter à l’université de nouveaux coups. Il s’imagine à tort, comme le lui apprend l’impérieux ami du uhlan, qu’on peut ménager à la fois le dreyfusisme et le patriotisme. Et pour les farouches esterhaziens, M. Cavaignac lui-même, en jouant la comédie du Conseil d’enquête, fait une concession dangereuse et sotte.
En vérité, il est temps d’agir. Oui mais que faire ? recourir à un bon petit coup d’état et déporter sans jugement les importuns qui savent la vérité et qui la disent ? Ce serait manquer à la décence, et M. Brisson désire qu’on le ménage un peu. Il veut bien assister ou présider à la violation de toutes les libertés et de toutes les garanties légales républicaines. Il veut bien ignorer si oui ou non un homme a été jugé en dehors de toute forme légale. Il veut bien livrer à la servilité des juges civils, à la haine des juges militaires, le soldat qui a commis le crime de dénoncer la trahison d’Esterhazy. Il veut bien arracher à la lumière d’un débat public, par les plus lourds artifices de procédure, les faux d’Esterhazy et de Du Paty de Clam. Mais il veut encore, jusqu’à cette déchéance suprême, sauver quelques apparences et il serait cruel de l’acculer à la brutalité évidente d’un coup d’état. Se déshonorer en plein jour quelle disgrâce ! Qu’on épargne le calice à la vertu républicaine de Mr Brisson. Alors quoi ?
Va-t-on faire des procès de presse ? Traîner devant la Cour d’assises ceux qui dénoncent Esterhazy, Du Paty de Clam et l’État-major ? Tactique dangereuse : car la discussion est permise, les témoins peuvent être cités, ni Esterhazy ni Du Paty ne paraissent avoir un goût très vif pour ces sortes de spectacle.
Demander une modification de la loi sur la presse, de songer à juger en police correctionnelle et à huis clos les imprudents qui discutent les sentences de la haute armée ? On y viendra sans doute, et pour le radicalisme de M. Brisson, de M. Sarrien et de M. Bourgeois, ce sera une belle fin de carrière. M. Brisson y est sans doute résigné. Qu’importe, dans sa chute, un degré de plus ? Il y a quelques mois, le lendemain du jour où j’avais posé à M. Méline [Jules Méline, président du Conseil d’avril 1896 à juin 1898], devant la Chambre, cette question très sérieuse : oui ou non y a-t-il eu communication aux juges de pièces que n’a pu connaître l’accusé ?
Un homme qui tenait et qui tient de très près à M. Brisson me dit ceci : « Savez-vous ce que m’a dit M. Brisson hier soir après la séance ? Je ne pardonnerai jamais à mon parti d’avoir laissé à M. Jaurès l’honneur de poser cette question. »
Et depuis président du conseil, M. Brisson a laissé jalousement soigneusement à d’autres l’honneur de la poser. Il peut donc bien descendre encore.
Mais à qui serviraient ces poursuites ? Ceux qui aujourd’hui croient, savent et disent qu’un crime a été commis sont trop nombreux pour que, par la force, on puisse faire le silence. Et si les nationalistes et boulangistes s’imaginent nous faire peur, quelle sottise ! Boulanger et Rochefort ont passé la frontière ; ce n’est pas une raison pour que nous, nous prenions la fuite. Et peut-être enfin le pays se réveillera-t-il. Peut-être aura-t-il honte de laisser une poignée d’hommes lutter seuls contre les violences du militarisme, et l’insolence rétrograde de l’État-major.
Aussi le ministère sera-t-il fort empêché de donner à M. Déroulède, à M. Rochefort et aux royalistes de Bordeaux toutes les satisfactions qu’ils réclament.
Mais que pourra-t-il faire d’un autre côté pour les radicaux vieux jeu qui lui demandent des réformes ? L’impôt sur le revenu ? La révision ? Tout cela a été solennellement abandonné ; comment fera-t-on pour le reprendre ? En comprenant le patriotisme comme l’entendent les descendants des émigrés et les généraux de coup d’état, le ministère Brisson est aussi lié à la droite que l’était le ministère Méline.
Cléricalisme, capitalisme, militarisme sont les trois chaînes du passé : qu’on soit attaché par l’une ou par l’autre, il importe peu qu’on marche derrière M. de Mun prédicant ou derrière M. de Mun cuirassier, qu’en subsiste l’infaillibilité catholique ou l’infaillibilité militaire, c’est à la droite qu’on est rivé ?
La République n’est pas affranchie : elle a seulement changé de chaîne. Ou plutôt, comme toutes les forces du passé sont solidaires, le ministère Brisson continue exactement la trahison du ministère Méline ! Lui demander une politique réformatrice et des actes républicains est donc une plaisanterie de mauvais goût.
Aussi le ministère ne pourra suivre ni les conseils d’extrême violence rétrograde, ni les appels aux réformes et il se décomposera misérablement, après une période de réaction hypocrite, sans prudence mais sans audace.
Jean Jaurès.