Claude LÉVI-STRAUSS – Ensemble de 109 lettres autographes signées.

Très importante correspondance couvrant cinquante années d’amitié et d’active collaboration, principalement au sein du Laboratoire d’Anthropologie Sociale (LAS), fondé en 1960 par Lévi-Strauss et dont Chiva fut le directeur-adjoint.

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Claude LÉVI-STRAUSS

Ensemble de 109 lettres autographes signées et 3 lettres dactylographiées signées, adressées à l’anthropologue d’origine roumaine Isac Chiva.

Paris, Valleraugue ou Lignerolles, 1952-2007.

180 pages de formats divers, dont une carte postale illustrée, la plupart sur feuillets ou cartes à en-têtes imprimés, parfois partiellement biffés : Conseil International des Sciences Sociales (3), École Pratique des Hautes Études – Sciences religieuses (1), Collège de France (6), Laboratoire d’Anthropologie Sociale du Collège de France (68), Académie française (8).

 

Très importante correspondance couvrant cinquante années d’amitié et d’active collaboration, principalement au sein du Laboratoire d’Anthropologie Sociale (LAS), fondé en 1960 par Lévi-Strauss et dont Chiva fut le directeur-adjoint.

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La très grande majorité de ces lettres sont écrites durant les mois d’été au cours desquels Lévi-Strauss s’entretient avec Chiva des affaires administratives et scientifiques du Laboratoire, et ce même après son départ à la retraite, en 1982, l’anthropologue restant alors très actif et concerné par l’avenir du Laboratoire.

Jusqu’en 1964, c’est à Valleraugue, dans le Gard [où il s’était réfugié au début de la guerre avant de partir pour les États-Unis] que Lévi-Strauss passe ses mois de congé, acquérant par la suite une maison à Lignerolles en Côte-d’Or (où il décèdera le 30 octobre 2009).

Si dans la première lettre de cet ensemble, datée du 20 septembre [1952], Chiva est nommé « Cher Monsieur », toutes les autres missives débutent par « Cher ami » et nombre d’entre elles se font l’écho de moments chaleureux passés en sa compagnie, dont une illustrée par un petit schéma indiquant la route bordant l’Hérault menant à sa maison de Valleraugue (14 août 1963).

En 1955, au moment de la demande de naturalisation de Chiva, Lévi-Strauss suggère à son ami d’écrire directement à Jacques Soustelle, gouverneur de l’Algérie, qui a été un de ses soutiens. À partir de 1960, il est principalement question de l’organisation du LAS qui dépend du CNRS et du Collège de France, de réponses aux courriers que Chiva fait suivre à Lévi-Strauss, de postes de chercheurs, de points budgétaires, etc.

Parmi les personnes citées par Lévi-Strauss, on relève les noms de l’équipe administrative et scientifique du LAS comme ceux de sa secrétaire Evelyne Guedj, de l’administratrice Jeanine Kevonian, de la bibliothécaire Florence Neveux, des rédacteurs de la revue Études rurales comme Françoise Zonabend, Marie-Claude Pingaud, Marie-Élisabeth Handman, Danielle Daho ou Eva Kempinski, et de nombreux autres ethnologues ou sociologues :

Edna Lemay, Clemens Heller, Mihai Pop (qui pourrait organiser des conférences au Musée des Arts et traditions populaires), Bernard Saladin d’Anglure, René Bureau (avec la lettre que celui-ci adressa à Chiva le 26 août 1965, cherchant à bénéficier d’un congé du CNRS pour accepter un poste provisoire à l’EPHE), le sociologue polonais Julian Hochfeld, Maurice Godelier (venant d’être hospitalisé à la suite d’un accident d’automobile : « Nous n’avons vraiment pas de chance avec nos missions ! »), Pierre Clastres, spécialisé dans l’étude des Indiens Guayak, dont la mort prématurée attriste Lévi-Strauss : « Il est toujours navrant que meurt sottement un homme jeune, encore plein de talents, malgré ses divagations et un très bel écrivain. Mais nous étions devenus trop loin l’un de l’autre pour que je ressente cette mort comme un deuil personnel » (3 août 1977, Clastres venant de décéder dans un accident de voiture le 27 juillet précédent), Jean Cuisenier, le statisticien Georges Kutukdjian (alors âgé de 24 ans que Lévi-Strauss souhaite voir chargé d’un poste de « programmeur » mais qui semble ne pas tenir ses engagements d’après deux lettres datées du mois de juillet 1970, Françoise Héritier-Izard, Pierre Monbeig, Anne Chapman, l’américain Sidney Mintz, etc.

Le 18 août [1965], Lévi-Strauss charge Chiva de s’occuper d’un manuscrit de Georges Dumézil destiné aux Travaux et Mémoires de l’Institut d’Ethnologie [Documents anatoliens sur les langues et les traditions du Caucase, III], en raison d’une demande de subvention à soumettre prochainement au CNRS.

Durant ses mois de congé, Lévi-Strauss profite des attraits de la nature bourguignonne et notamment de la cueillette de champignons, mais il travaille également, corrigeant des épreuves, révisant des traductions anglaises de ses ouvrages (Anthropologie structurale en 1972, Origine des manières de table en 1977, L’Homme nu en 1980…). Il profite d’un mois d’août pluvieux « pour lire le microfilm Saussure : notes surprenantes, pleine de vues profondes mêlées à d’aventureuse idées fixes :  tout le cycle des Niebelungen lui apparaît comme un roman à clé, reproduisant la chronique du premier royaume Burgonde – ce qui est fort peu structuraliste. » (14 août 1967).

« J’ai beaucoup lu – les manuscrits divers que l’on m’avait envoyés d’un peu partout en cours d’année, mais sauf le livre de Lorrain que je ne comprends d’ailleurs pas, rien dont je n’aurais pu me dispenser. Et j’ai sué sang et eau pour pondre huit pages destinées au numéro spécial de L’Arc sur Merleau-Ponty. Elles m’ont bien coûté 15 jours de travail plus même si je comprends trois lectures successives du Visible et l’invisible » (11 août 1970).

Une lettre, datée du 29 août, fait allusion aux événements de mai 1968, à l’occasion de courriers dont il s’occupera ultérieurement : « De la révolte étudiante, j’ai tiré aussi mes conclusions, à savoir que je ne suis pas à la disposition de tout le monde, n’importe quand… ».

Durant l’été 1973, après son élection à l’Académie française au fauteuil d’Henri de Montherlant, il lit et relit les œuvres de l’écrivain, « mais l’inspiration n’est pas encore venue » [Lévi-Strauss prononça son discours de réception le 27 juin 1974].

Le 3 août 1977, il s’interroge sur l’avenir du LAS : « Quant à la ‘pérennisation’ du labo, elle ne m’intéresse pas pour moi bien sûr, mais pour un successeur éventuel à qui je passerai la main, content si l’on m’accepte de rester un membre du labo comme n’importe quel autre. Ce dont on parle actuellement au CEV n’est pas de restreindre le CNRS – sciences humaines, mais bel et bien de le supprimer et de répartir le budget accru, affirme-t-on, entre les universités et les grands établissements. Dans cette hypothèse, le maintien du labo serait évidemment vital pour la recherche ». Et dans la même lettre, il est question d’un désaccord survenu entre Jacques Lizot et l’américain Napoleon Chagnon [tous deux spécialistes des Indiens Yanomami], qui avaient pourtant un projet d’ouvrage en commun.

Il est plusieurs fois question de ses fils, Laurent et Mathieu, le premier souhaitant intégrer l’EHESS, mais Lévi-Strauss hésitant à intervenir en sa faveur auprès du président François Furet (lettre du 7 août 1981, dans laquelle Lévi-Strauss évoque également pour lui-même une possible proposition d’être administrateur de la Bibliothèque nationale, charge qu’il craint être une épouvantable corvée.

Un an avant son départ à la retraite, il prépare son dernier cours au Collège de France « mais que l’Afrique me rebute ». Par ailleurs « cette dernière année d’enseignement n’aura rien de solennel, je ne ferai pas de leçon terminale ce sera un cours banal, comme tous les autres, et rien ne marquera qu’il met un terme à exactement un demi-siècle d’enseignement » (18 août 1981). François Furet l’a invité à faire la prochaine conférence Marc Bloch en l’honneur de sa retraite : « On ne pouvait m’offrir un châtiment plus cruel mais impossible de dire non. J’ai donc accepté, paroles de reconnaissance à la bouche et la mort dans l’âme en pensant à cette corvée qui vient s’ajouter à tant d’autres… » (16 juin 1982).

Au cours des années suivantes, retraité très occupé, Lévi-Strauss poursuit un travail de conférencier, supervise des traductions, rédige préfaces et articles, effectue recherches préparatoires pour un prochain livre. Et même s’il ne dirige plus le Laboratoire, il est tenu au courant par les courriers que lui fait suivre Chiva. En 1987, il accepte de prononcer une allocution à l’occasion de la remise de l’épée d’académicien à Georges Duby, Duby à qui il écrit en septembre 1988 pour recommander son fils Laurent, désireux de travailler à la Sept [chaîne présidée par Duby de sa création en 1986 jusqu’en 1989], transmettant à Chiva une photocopie de ladite lettre pour information.

Il répond à une interrogation de Chiva à propos d’un article en cours : « Ai-je écrit sur la notion d’aire culturelle ? Je ne sais plus et où ? Encore moins… Il me semble en tout cas que cette notion est passible de la même critique que celle de race : des traits différents n’ont pas tous la même frontière comme on a remplacé la race par la notion de stock génétique, qui admet que des traits, les uns visibles, d’autres cachés, n’aient pas la même extension et que leur aire de diffusion respective se recouvrent partiellement, se débordent ou s’enchevêtrent, de même ce qu’on définira comme aire culturelle pour ce trait ne le sera pas nécessairement pour un autre. Je crois me souvenir que Leroi-Gourhan a bien vu cela dans un autre langage dans Archéologie du Pacifique Nord » (17 mars 1989).

 

En décembre 1989, au moment de la chute des régimes communistes, quelques jours après l’exécution du couple Ceausescu, il évoque la situation en Roumanie : « Il y a une part d’inquiétude dans la façon dont les choses se déroulent là-bas et aussi dans les pays voisins. Je me demande si l’Europe orientale ne va pas connaître un retour à une ère balkanique du genre de celle vécue à la fin du dix-neuvième siècle et au tout début de celui-ci », puis il poursuit en reconnaissant ses craintes pour l’avenir quelque peu compromis du Musée national des Arts et Traditions populaires [futur MuCEM, Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée].

En avril 1990, il est question du colloque international organisé par l’UNESCO, Présence d’Alfred Métraux auquel Michel Leiris et lui-même, sans s’être concertés, ont refusé d’y participer. Et cette même année : « Je mets la dernière main au livre que je traîne depuis maintenant 2 ans, mais le manuscrit est tellement raturé et coupé-collé, surchargé que je n’arrive plus à le lire » (28 juillet 1990).

En juillet 1991, il est nommé grand-croix de la Légion d’honneur : « J’ignore ce qui m’a valu cette faveur du Pouvoir : aucun signe avant-coureur. […] Quant à vos souffrances ‘écomuséales’, si cela peut vous consoler, je les partage, cédant à la pression d’Augé, j’ai dû accepter d’écrire une postface pour un volume collectif (dont vous même rédigez, je crois, la préface ?), cela alors que je n’ai jamais visité un écomusée, ignore tout des textes qui composeront ce volume, et, avec tout viatique un choix de mauvaises photocopies de photographies destinées à l’illustration [Territoires de la mémoire : les collections du patrimoine ethnologique dans les écomusées, publié sous la direction de Marc Augé].

L’été suivant, il mène, toujours à Lignerolles, une existence studieuse : « j’écris 3 ou 4 h par jour le ‘dernier livre’ et très en dehors de l’anthropologie » [Regarder, écouter, lire, qui paraîtra chez Plon en 1993].

Il a participé à l’émission de télévision présentée par Michel Field [Le Cercle de Minuit] : « je n’ai pas vu l’émission de Field. À minuit passé je dors ! Mais pendant l’enregistrement, j’étais fort mécontent de moi et de la lassitude que je trahissais de devoir répondre toujours aux mêmes questions. Tant mieux si cela ne s’est pas trop senti » (18 juin 1993).

Parmi ses lectures, les ouvrages de Chiva bien sûr, dont Ethnologies en miroir ou Mots et choses de l’ethnographie en France qui lui font prendre la mesure de son ignorance : « en vous lisant, ainsi que vos collaborateurs, je me faisais aussi la réflexion que si nous prenions la peine d’approfondir notre connaissance de nos grands devanciers, nous n’écririons plus guère, car nous ne faisons que redécouvrir ce qu’ils ont dit avant nous… » (2 octobre 1997).

Quant à Paul Celan, j’avoue n’avoir rien lu et rien savoir de lui. En revanche, j’ai connu Daniel Guérin aux États-Unis et c’est sa femme […] qui, alors que j’étais conseiller culturel, a tapé la première dactylographie des Structures élémentaires[de la Parenté, son premier grand ouvrage publié en 1949] » (14 septembre 2001).

À 97 ans, Lévi-Strauss s’est penché sur l’avenir de ses archives, indiquant que la négociation avec la Bibliothèque nationale est formellement engagée, un bibliothécaire du département des manuscrits étant venu chez lui en faire l’inventaire, en juin 2005.

« Je sors peu et passe mon temps à lire le dactylogramme d’un livre en préparation de Boris Wiseman sur mon esthétique ; pas mauvais [Lévi-Strauss, anthropology and aesthetics, Cambridge University Press]. Et un autre de Bruce Albert [La chute du ciel], récits recueillis de la bouche de son fameux chaman Yanomami. Dans l’espoir d’une préface, j’imagine. Mais ces témoignages de chaman, si à la mode me semble en fin de compte de peu de profit » (21 juillet 2006].

Nombreuses sont les lettres qui témoignent du lien amical et professionnel qui unit les deux anthropologues pendant cinq décennies. « Votre présence à mes côtés ne fait nullement symbolique car je ne me serais jamais lancé dans l’aventure du laboratoire si je ne vous avais su prêt à m’accompagner. Pendant ces 20 et quelques années, je me suis souvent reproché de vous en laisser le plus grand poids. Je vous en garde une profonde reconnaissance » (2 janvier 2003). Et jusqu’à la dernière de cet ensemble, datée du 16 juillet 2007 : « La dédicace est un rite dont notre longue amitié peut nous dispenser. Elle n’a pas besoin qu’on la teste et se suffit amplement. Merci de votre article. Il m’a beaucoup appris sur un domaine dont vous êtes un expert et que je connais mal ».

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Né en Roumanie, Isac Chiva (1925-2012) fut l’un des plus proches collaborateurs de Claude Lévi-Strauss. Juif, victime des persécutions pendant la guerre, il fuit le régime stalinien instauré dans son pays et arrive en France en 1948. Licencié en sciences sociales, il entre au CNRS en 1951, parrainé par Lévi-Strauss, et travaille au service du Musée des Arts et Traditions populaires (ATP), se spécialisant dans l’ethnologie « ruraliste ». En 1960, Lévi-Strauss, nouvellement élu au Collège de France, lui demande d’être à ses côtés pour diriger le Laboratoire d’Anthropologie Sociale (LAS) qu’il vient de fonder. Directeur-adjoint de la Chaire d’Anthropologie, Chiva dirige la revue multidisciplinaire Études rurales de 1961 à 1982. Il fut directeur d’études à l’École Pratique des Hautes Études puis à l’EHESS (École des Hautes Études en Sciences Sociales).

JOINT :

– 2 lettres signées par le ministre de la Santé publique et de la Population Bernard Lafay, 20 novembre 1955, donnant une réponse favorable à la demande de naturalisation de Chiva, la première à Jacques Soustelle, alors gouverneur de l’Algérie (avec carte de visite de celui-ci), et la seconde au député, Robert Verdier.

– Texte dactylographié (3 p. in-4 sur 2 feuillets) relatif aux signes de protection contre les maléfices, notamment le geste de la « figue », et aux travaux du magistrat Pierre de Lancre, connu pour la chasse aux sorcières qu’il organisa sur ordre royal en 1609 au Pays basque.

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