Robert DELAUNAY se souvient de G. APOLLINAIRE et des « Fenêtres ».

« Guillaume qui voyait loin avait d’abord fait pas mal de travail autour de cette peinture, toujours à la suite de nos discussions passionnées. »

9.000

Robert DELAUNAY (1885.1941)

Lettre autographe signée à André Rouveyre.

Dix pages in-8° reliées dans un vélin à la Bradel.

[Paris, sans date]

 

« Guillaume qui voyait loin avait d’abord fait pas mal de travail autour de cette peinture, toujours à la suite de nos discussions passionnées. »

Importante et longue lettre adressée par Robert Delaunay à André Rouveyre au sein de laquelle le peintre revient avec nostalgie et détails sur son ami Guillaume Apollinaire et sa défense du cubisme. Delaunay évoque la conceptualisation de l’orphisme et sa série picturale des Fenêtres, objet d’un poème fameux par Apollinaire.

La lettre fut publiée en revue en 1951 : cette publication a été reliée, repliée, avec la lettre autographe. En tête, est montée une reproduction des Fenêtres annotée par Robert Delaunay.

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Cher Monsieur, J’ai reçu votre petit mot à propos d’Apollinaire. Je n’ai pas encore reçu votre article-étude sur lui dans la N. R. F. et je suis content pour le souvenir de Guillaume que vous ayez trouvé l’intérêt particulier qu’il avait pour les Fenêtres, dont je possède le manuscrit de sa main.

Toutes les blagues des journalistes de cette époque et soi-disant bons amis ! commencent à tomber. Je n’ai jamais pensé que le système « blague » pouvait servir un artiste. L’époque de ces grands gosses est déjà loin, tout cela se dépouille et l’on y voit, c’est-à-dire certaines gens y voient un peu plus clair. Justement les Fenêtres qu’il fit chez moi dans la période où il y vécut environ un mois et demi, 3, rue des Grands-Augustins, dans mon atelier où j’avais installé un lit de fortune ; notre appartement y était accessible par la salle de bains. C’était une période de sa libération de prison, période à cheval entre son départ de Passy et le boulevard Saint-Germain. Période aussi où il corrigeait ses épreuves des Méditations esthétiquesqui devaient s’appeler Les Peintres cubistes (j’ai aussi ces manuscrits).

Les discussions passionnées que nous y eûmes à propos de beaucoup de choses, il faudrait un petit bouquin pour les résumer. C’était l’époque de ma pleine réaction au cubisme par les éléments colorés que j’introduisais dans la peinture (1912) pour la première fois après l’analyse cubiste, analyse chirurgicale comme il disait. J’introduisais l’esprit de synthèse et justement c’était ces toiles, les Fenêtres, qui étaient sur le chevalet qu’il voyait le matin à son réveil ; ses chaussures jaunes n’étaient pas loin ! Il était obligé, car son étude voulait résumer toutes les tendances gravitant autour du cubisme, je dis obligé, souvent à regret, je dois dire, car cette peinture au fond nous le voyons bien est le contraire du cubisme. Ces éléments rythmiques colorés [sont] bien évidemment autre chose que le cubisme. 

J’ai du reste un manuscrit qui en dit long de cette bataille entre nous, il fut obligé de faire le cubisme écartelé et le mot orphique (tout littéraire comme appellation) était de lui. Il tenait à tout rassembler en chef d’orchestre devant le péril qui nous entourait tous, il tenait à faire un front de la peinture devant l’incompréhension générale où j’y place son poème des Fenêtres si important, et je comprends qu’il y attache cette importance, car il était neuf et incompréhensible pour ses amis les journalistes qu’ils le traduisirent en blague : l’esprit parisien.

Ce front est explicable par cela seul, mais Guillaume qui voyait loin avait d’abord fait pas mal de travail autour de cette peinture, toujours à la suite de nos discussions passionnées. Il improvisait le mot (simultané) dans la technique picturale. Après peinture pure réalité il avait projeté un livre sur l’orphisme qui résumait les notes qu’il fit à plusieurs reprises sur la peinture pure (dont j’ai aussi les manuscrits).

Je puis dire sans me vanter que les Fenêtres eurent une grande influence, je ne dirai pasdescriptive sur sa poésie — mais sur une certaine partie de sa poésie de l’époque. Je comprends très bien que vous ayez retrouvé de lui cet intérêt particulier qu’il avait sur ce poème. Puissent ces notes vous aider à le déceler (j’ai aussi le manuscrit Le Commencement du Cubisme).

Un des tableaux des Fenêtres, reproduit en couleurs, dont je vous joins une épreuve appartient à Cassou. Nous étions moi et ma femme complètement incompris de la plupart de nos camarades qui tenaient encore du conformisme dans l’analyse cubiste et qui souvent à travers Guillaume faisaient des éclairs. Aujourd’hui, avec le temps, nous voyons les raisons profondes de ces divergences, nous voyons un art universel dont les racines ont pris départ de cette époque. Un art qui n’est plus conformiste ni par l’esprit ni par la forme ; et le cubisme aura été les derniers sursauts de l’analyse, mais la synthèse triomphe.

Guillaume aura été témoin de ces naissances — fin de la renaissance pourrissante à travers lui et nous et une nouvelle réalité humaine, réalité peinture pure. Malgré notre vie mouvementée, guerre 1914 etc., nous avons sauvé les traces, les premières traces (il existe le poème La Tour et la Roue édité en carte postale au Sturm à Berlin lors de notre voyage ensemble qu’il me dédicaçait sous une reproduction photographique d’un de mes tableaux).

Voici, cher monsieur, en courant, c’est sûrement incomplet mais ce qui y est est exact du passage de Guillaume à mon atelier comme je vous l’ai dit, il y aurait une foule de choses à dire de cette époque. Peut-être pourrions-nous nous voir, pourriez-vous venir à l’atelier, de vive voix cela va plus vite pour moi que d’écrire, en fin de journée. Je sais que vous étiez un de ses amis, il nous a parlé souvent de vous. R. Delaunay.

P.S. Un ami m’a dit que vous aviez édité un livre sur G. A., pourriez-vous me l’envoyer s.v.p.

P.-S. — En relisant ce mot à votre réponse, je ne sais si j’ai mis toute l’importance sur le document que vous me demandez. Il est curieux, car c’est en fait que depuis quelque temps (je dis curieux car il me semble que cela aurait dû sauter aux yeux des contemporains) pour la question des arts plastiques des recherches dans ce domaine, recherches sur le départ de la peinture dite bêtement abstraite, inobjective, mais qui veut dire au fond peinture appartenant à un esprit radicalement neuf – neuf à tout point de vue — technique universelle et n’ayant rien à faire avec le cubisme encore formaliste et qui ne s’est pas libéré du clair-obscur, des images de l’espace, de la déformation etc… etc… dont j’avais justement à l’époque dont nous parlons vu son conformisme et en lui une fin de la renaissance, cette vieille dépendance des habitudes prises malheureusement à l’état chronique. Ces recherches sont faites actuellement par un groupe qui va exposer par dates vers le mois de juin ce qui est venu après le cubisme et par votre mot je vois pareillement les mêmes mouvements en ce qui touche la poésie. Car il ne faut pas l’oublier, ce poème si important de Guillaume est le fait prédominant l’époque quant à la forme à l’esprit qu’il y apportait. Cette exposition est le parallèle de ce que vous me dites dans votre mot à propos de poésie. Les fenêtres — ce qui ouvre l’esprit vers une nouvelle réalité. Peut-être aussi est-ce un signe – sûrement — le titre même, une fenêtre qui regarde loin. Vous pouvez disposer de ces notes comme bon vous semble. R.D. »

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Apollinaire compose les poèmes de Calligrammes entre 1912 et 1917. Entre 1912 et 1913, Robert Delaunay réalise la série des Fenêtres. En janvier 1913, Apollinaire et Delaunay vont ensemble à Berlin, à l’occasion de l’exposition du peintre à la galerie du Sturm. Pour ouvrir l’album-catalogue de onze planches, Apollinaire écrit Les Fenêtres qui prendra place au tout début de Calligrammes.

Le dialogue entre la poésie et la peinture, né à la fin du XIXe siècle, prend alors tout son essor. Que signifie, pour ces deux créateurs, la collaboration autour de la fenêtre, motif majeur en peinture et en littérature ? Dans cette période d’effervescence artistique, où s’amorce la libération des contraintes de la représentation, la fenêtre se présente comme un espace idéal où il est possible d’expérimenter d’autres langages.

 

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