Extraordinaire lettre amoureuse et désespérée de Louis ARAGON. 1925.

« Me voilà dans une nuit qui dure. […]écris-moi tout de suite, parce que le vrai est que je ne vis plus. »

6.000

Louis ARAGON (1897-1982)

Lettre autographe signée à Elizabeth Eyre de Lanux

Deux pages in-4°. Enveloppe autographe.

[Août ou septembre 1925]

 

« Me voilà dans une nuit qui dure. »

Extraordinaire missive amoureuse de Louis Aragon : ardente, spontanée, merveilleuse, poétique, la lettre possède toutes les séductions – mais n’en laisse pas moins une manière de doute, une impression diffuse : est-ce Elizabeth Eyre de Lanux dont Aragon est éperdument amoureux ou aime-t-il éperdument l’amour ?

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Me voilà dans une nuit qui dure. Un seul mot de toi, à Paris il y a onze jours, et ici je me sens à une distance incroyable de Venise, avec toutes ces complications de chemin de fer. J’ai attendu chaque courrier, j’ai calculé cent fois que je pouvais avoir une lettre de toi au plus juste, et je sais que je suis injuste, et stupide, et voyons  donc : mais que veux-tu, si tu ne m’as pas écrit par hasard, écris-moi tout de suite, parce que le vrai est que je ne vis plus.

Cela se complique du fait que je vais à Saint-Jean-de-Luz pour la semaine, et que si une lettre de toi arrive après mon départ, c’est encore cela de supplice en plus. (Malgré ce déplacement écris-moi à Bétouzet, on me fait suivre, et puis je rentrerai peut-être plus tôt, parce que j’ai peur de ne pas avoir ta lettre avec tout ça).

Comme tu dois être noire avec le grand soleil de là-bas, ici la chaleur alterne avec l’orage. Breton est à Nice. Je quitte à l’instant Auric et Martin du Gard. Tout ça n’a aucune importance. Ni ce roman que je poursuis par habitude (je n’arrive pas à me décider à corriger la copie, faudra-t-il te l’envoyer ? ou le garder jusqu’au premier ? et ma réponse à Drieu, je vais tout de même te la copier, mais c’est une histoire si triste). Une seule chose au monde pour moi, toi mon amour. Une seule chose. Je passe des heures à parler de toi sans qu’on sache. Il y a Berl par exemple qui est à cent lieues de se douter de qui il s’agit. Il me console comme il peut, c’est un brave ami. Ce matin je l’ai entendu qui criait à la cuisinière : Il y a une lettre pour M. Aragon, au moins ? Les autres heures, celles où je ne parle pas de toi, c’est que je pense à toi. Comme tu es mêlée à ce décor que sans doute tu ne connais pas, les collines du Béarn, le Gave dont la voix monte à ma fenêtre. C’est toi, toi comme toujours, chez toi, dans la rue. Rue Myrra [sic], te souviens-tu. Et dans le taxi qui se trompait de chemin. Et dans le ciel. Car nous avons dû un jour passer par le ciel.

Est-ce qu’on a fait de toi une photographie à Venise ? Si tu me l’envoyais… Je fais un grand effort pour te situer dans cette ville de gondoles, ce pays que j’ignore, si ce n’est par des images certainement absurdes, et un album que m’avait donné ma bonne italienne quand j’avais cinq ans. Et les gens près de toi. Je suis jaloux des gens. De quel droit, n’est-ce pas ? Mais je t’aime.

Je t’aime

L.

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A la fin de l’été 1925, Louis Aragon se morfond du côté de Sauveterre-de-Béarn, au château de Bétouzet, chez Emmanuel Berl. Rien ne paraît pouvoir le détourner de sa préoccupation majeure : Elizabeth Eyre de Lanux, la jeune femme dont il est follement épris depuis environ six mois et à laquelle il écrit.

Américaine, née en 1894 en Pennsylvanie dans une famille aisée, Elizabeth Eyre a épousé en 1918 un diplomate français, Pierre Combret de Lanux. Elle ne tarda pas à s’émanciper, entretenant d’abord une liaison avec Drieu la Rochelle avant de se lier pour quelques mois avec Aragon. Man Ray en fit plusieurs portraits. Elle était une des « Amazones » du milieu artistique américain à Paris, illustra des textes de Valery Larbaud, fréquenta l’atelier de Brancusi, la librairie d’Adrienne Monnier, le salon de Natalie Barney, qui fut aussi sa maîtresse.

Ce qu’Aragon ignore lorsqu’il écrit cette lettre, c’est que sa passion est désormais à sens unique. Les éphémères amants se recroiseront en amis à l’automne 1925 puis, en décembre, elle donnera naissance à une fille sans lien avec le poète. Cette rupture fait écho à une autre évoquée dans la lettre, avec le « frère ennemi du Surréalisme ».

Au mois d’août en effet, la NRF publie une lettre ouverte intitulée « La véritable erreur des surréalistes » dans laquelle Pierre Drieu la Rochelle apostrophe Louis Aragon. Le bateau tangue : il se mêle de la jalousie entre amants successifs d’une même égérie, des dissentions politiques et des aveux plus ou moins forcés de deux anciens compagnons. La brouille n’en sera que plus profonde.

 

 

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