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Boris VIAN écrit au Canard enchaîné après le scandale du « Déserteur ».
« Je suis fort sensible à votre proposition de canarder un brin. »
Vendu
« Je suis fort sensible à votre proposition de canarder un brin. »
Vendu
Boris VIAN (1920.1959)
Lettre autographe signée à Ernest Raynaud, dit Tréno.
Deux pages in-4° sur papier à en-tête du collège de Pataphysique.
Paris, le 4 du mois de Merdre, an 82 E.P en la fête de Nativ. De St H. Rousseau, douanier. (vulgairement 21 mai 1955 ap. J.C.)
« Je suis fort sensible à votre proposition de canarder un brin. »
Formidable lettre, inédite, de Boris Vian au directeur du Canard enchaîné. En son style inimitable, l’écrivain accepte de « canarder un brin » avec le journal satirique. Trois semaines après cette missive, La Java des bombes atomiques fera la une de l’hebdomadaire.
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Cher Treno, Voilà 3 semaines que je ne peux pas arriver à trouver un vendredi pour venir me juliéner en votre compagnie ; alors je m’arme de ma grande plume verte pour vous remercier de votre pneu et m’excuser de n’y avoir pas répondu plus tôt.
Je suis fort sensible à votre proposition de canarder un brin – en ce moment, j’ai un peu le ciboulot comme une citrouille et j’incline vers un gâtisme déconcertant mais je serai ravi à l’occasion de vous soumettre quelques khonneries si vous êtes pour le vitriol non baptisé.
Je suis heureux que mes chansons vous aient plu – je me suis mis à la chanson parce que la censure ne s’exerce là-dessus que partiellement ; on peut vous empêcher d’écrire, on peut vous barrer à la radio mais on a plus de mal à vous la faire boucler quand on prend ses responsabilités. A bientôt j’espère et très cordialement. Boris Vian. »
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. Scandale et censure. En 1954 et 1955, l’affaire du Déserteur fit grand bruit. Lorsque Boris Vian, en réaction contre la guerre d’Indochine, lança sa fameuse chanson antimilitariste, Le Déserteur, interprétée d’abord par Marcel Mouloudji, puis par lui le 12 février 1955 sur la scène des Trois Baudets, le scandale fut féroce. Le titre fut violemment attaqué, boycotté à la radio et quasi censuré. C’est en cette circonstance que Le Canard enchaîné, très antimilitariste depuis la Première Guerre mondiale, prit publiquement la défense de l’écrivain. Le Canard voyait en Vian un esprit libre et un héritier de la tradition libertaire du journal.
En avril 1955, quelques jours avant la présente lettre, la chanson fut enregistrée par Boris Vian au format 45 tours, avec ses paroles définitives, sur un disque intitulé Chansons impossibles, sur lequel figurent également les titres suivants : Les Joyeux Bouchers, Le Petit Commerce et La Java des bombes atomiques. Dès lors, nul doute que Tréno, fort de la bienveillance du Canard, sollicita Boris Vian pour intervenir dans les pages du journal. Vian répond donc le 21 mai 1955 (4 du mois de Merdre, an 82 selon le calendrier pataphysicien) avec enthousiasme et sa plume inimitable : « Je serai ravi à l’occasion de vous soumettre quelques khonneries si vous êtes pour le vitriol non baptisé. » Trois semaines plus tard, le 13 juin 1955, La Java des bombes atomiques fit la une du Canard. La chanson caustique et une nouvelle fois antimilitariste fut, à l’instar du Déserteur, largement bloquée sur les ondes nationales.
Il faudra attendre près de deux ans pour que Boris Vian intervienne directement, par sa plume, en tant que rédacteur du Canard. Son premier article paraît le 29 mai 1957 sous le titre suivant : Public de la chanson, permets qu’on t’engueule et porte soutien à Georges Brassens. Son deuxième article, en novembre 1958, est consacré à une franche promotion du jeune Serge Gainsbourg qui vient de publier son premier album. Brassens, Gainsbourg : les goûts de Vian sont affutés. Destinée à durer, la collaboration entre Vian et le Canard enchaîné, s’interrompt fatalement à la mort de l’écrivain lors de la projection du film tiré de J’irai cracher sur vos tombes, le 23 juin 1959.
. Tréno, un directeur à part. Ernest Raynaud, dit Tréno entre au Canard Enchaîné en 1924 comme simple correcteur avant d’en devenir rédacteur à compter de 1932. En septembre 1954, Tréno décide de se consacrer exclusivement au Canard, dont il fut l’inamovible rédacteur en chef et quasi-directeur, jusqu’à sa mort. La veuve du fondateur de l’hebdomadaire satirique, Jeanne Maréchal, lui laissa en effet les mains libres pour conduire le journal, alors en grande difficulté. Tréno fut le principal artisan du redressement de l’hebdomadaire satirique qui multiplia ses ventes par quatre entre le début des années 1950 et la fin des années 1960 (de 100 000 à 400 000 exemplaires environ) lui imprimant sa marque, et une identité proche des milieux libertaires et anarchistes.