Victor HUGO – « Les petitesses de M. Napoléon ne me font ni chaud ni froid. »

Victor HUGO – « Les petitesses de M. Napoléon ne me font ni chaud ni froid. »

9 500€

Lettre autographe à Delphine de Girardin.

Extraordinaire et longue lettre du grand homme, proscrit, défiant l’Empereur Napoléon III depuis son île de Jersey.

« Les petitesses de M. Napoléon ne me font ni chaud ni froid.  Je vais publier cette année de la politique, après quoi, Dieu aidant, je publierai de la littérature, et je continuerai de mêler les deux encres dans le bec de ma plume. »

Description

Victor HUGO (1802.1885)

Lettre autographe à Delphine de Girardin.

Quatre pages grand in-8°. Marine Terrace [Jersey] 8 juillet [1853]

« Les petitesses de M. Napoléon ne me font ni chaud ni froid.  Je vais publier cette année de la politique, après quoi, Dieu aidant, je publierai de la littérature, et je continuerai de mêler les deux encres dans le bec de ma plume. »

Extraordinaire et longue lettre du grand homme, proscrit, défiant l’Empereur Napoléon III depuis son île de Jersey.

« Ô grand esprit et charmante femme, que de choses à vous dire, et par où commencer ? D’abord je gronde, je bougonne, je me plains, je hurle comme Isaïe qui hurlait comme un loup, je suis très malheureux, je n’ai pas Lady Tartufe ! [comédie de Delphine de Girardin créée au Théâtre-Français le 10 février 1853 et publiée la même année chez Michel Lévy]. Je la vois dans tous les journaux faire un tour d’Europe triomphal, je l’appelle, je l’attends, je crie. La méchante qu’elle est se bouche les oreilles et me laisse crier. Et elle ne vient pas, malgré vos promesses qui ressemblent à celles de l’été 1853, malgré vos serments qui ressemblent à ceux de l’hiver 1848. C’est de Lady Tartuffe livre que je parle, bien entendu ; car, Lady Tartuffe en chair et en os, autrement dit Rachel, quoi que m’en dise votre lettre, je ne l’attends pas du tout et ne l’ai jamais attendue. À Bruxelles elle n’avait que la place à traverser pour trouver ma porte, et s’en est bien gardée ; il est peu probable qu’elle traverse maintenant la mer pour trouver mon île. Du reste, je suis de son avis, une visite ici serait peu saine. Exilé, pestiféré. Votre somnambule nous a chassés ; c’est toujours bon de se voir prédire un peu d’avenir bleu ; Charles a été particulièrement ému. Quant à moi, je soupçonne cette lucide d’être quelqu’un peu bonapartiste. Ah ! Elle n’aime pas les livres faits de haine ; ah ! elle repousse
ces haines vigoureuses que doit donner le crime aux âmes vertueuses ?

J’en suis bien fâché, mais je reste avec Molière. Je reste avec André Chénier, avec Chateaubriand qui a le croc dur, le vieux républiquinquiste qu’il est, avec Jean-Jacques, avec Milton, avec Dante, avec Juvénal, avec Tacite, avec Cicéron, avec Démosthène, avec Eschyle, avec Jean de Patmos, avec Diogène dans son tonneau, avec Job sur son fumier, avec le loup Isaïe déjà nommé, avec tous ces hommes qui ont prouvé par la haine du mal leur amour du genre humain !

Voilà la mauvaise compagnie avec laquelle je me mets à vos pieds, si vous voulez bien me le permettre, madame. J’avais vu chez vous un pauvre jeune homme qui vient de mourir et j’en avais conservé un souvenir gracieux ; mes fils, qui étaient plus près de lui, le trouvaient charmant. Hélas pour nous ! un bon cœur et un noble esprit de moins. Quant à lui, il n’a pas le droit de se plaindre puisque vous l’avez pleuré.

Que faites-vous en ce moment ? Quelle belle œuvre allez-vous dater de Paris de 1853 ? Quelle gloire allez-vous faire éclore au milieu de cette honte ? Murmurez donc, le soir, dans vos colonnes et parmi vos fleurs, quelques vers au vent ; il me les apportera peut-être. Du temps de Virgile, le vent avait cet esprit-là. Ce qui se passait sous Octave peut bien se passer sous Louis Bonaparte. Comprenez-vous la bêtise de cet homme ? Vous savez, mes œuvres de 4 sous, sur lesquelles La Presse a fait ces jours-ci un si beau et si excellent article [par Paulin Limayrac sur l’édition populaire de ses œuvres, le 3 juillet], eh bien, M. Bonaparte refuse le timbre nécessaire au colportage. Ces œuvres du dernier quart de siècle sont pleines du nom de l’oncle, mais qu’importe au neveu. Il s’imagine de cette façon, en empêchant la vente de mes ouvrages, me couper les vivres. Il fait ce qu’il peut pour que je ne puisse pas vivre de littérature afin sans doute de me forcer à ne plus faire que de la politique. Voilà qui est intelligent. Au reste, je fais ce qui me plaît, et je fais ce que je dois (les deux choses sont identiques). Les petitesses de M. Napoléon ne me font ni chaud ni froid. Je vais publier cette année de la politique, après quoi, Dieu aidant, je publierai de la littérature, et je continuerai de mêler les deux encres dans le bec de ma plume.

Je m’aperçois en frémissant qu’il y a dans cette lettre tout ce qu’il faut pour que l’honnête poste de France l’arrête. Je vais lui faire faire un vaste détour. Laissez-moi vous rabâcher tout bêtement que je vous admire et que je vous aime. Quand vous verrez mon excellent et cher [Edouard de] Cabarrus, parlez-lui donc un peu de moi. J’enverrai bientôt le dessin promis au grand publiciste. »

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