Oscar WILDE (1854.1900)

Aphorisme autographe signé.

Une page in-8° carrée (165 x 197 mm). New-York, 7 mai [18]82.

 

Remarquable aphorisme de l’écrivain britannique, aiguisant, avec son habituel et implacable sens de la formule, son culte du génie artistique.

Satire is the homage which mediocrity pays to genius. Oscar Wilde. New-York. May 7th 82

 

Cet aphorisme fut écrit, et prononcé pour la première fois, dans le cadre du cycle de cent-quarante conférences données par Oscar Wilde à travers les États-Unis et le Canada entre le 2 janvier et le 27 décembre 1882, de New-York à Chicago, en passant par Salt Lake City, Boston, San Francisco, les Rocheuses, les chutes du Niagara, les plaines du Colorado…

Wilde y proclame la philosophie de l’Esthétisme (la supériorité de « la science du beau » sur le pragmatisme), les vertus de l’Art, du génie créatif et du Beau, présentant notamment sa conception des tendances de l’Art contemporain en Grande-Bretagne (The English Renaissance in Art) et des Arts décoratifs (The House Beautiful), influencée par William Morris.

Ces conférences sont, pour Wilde, l’occasion d’exprimer son désir de s’interroger sur la fonction de l’art, et d’en débattre. Dans ce sens, il fait connaître les Préraphaélites, les Symbolistes et les précurseurs de l’Impressionnisme à un public très divers : des Mormons, des Indiens Sioux, des mineurs, des ouvriers, des bourgeois… « Le succès de curiosité sera extraordinaire, le succès d’estime un peu moins. » (Pléiade,Gallimard, 1996, P.LIII).

C’est surtout l’élégance de son style vestimentaire et de son éloquence – notre aphorisme en témoigne – qui achèvent d’asseoir son personnage et sa réputation d’esthète, tout en déclenchant les sarcasmes de son auditoire. Un témoignage, fait ainsi le récit d’une des conférence de Wilde : « Il avait poussé la foi dans ses principes jusqu’à paraître en habit de soirée et en culottes courtes, protestation contre le pantalon moderne anti-esthétique. Vous pensez si les Yankees ont ri de cet accoutrement. Mais mardi, à Boston, les jeunes étudiants de la sérieuse Université de Harvard ont poussé plus loin la malice et le sarcasme. Une soixantaine d’entre eux, tous assis aux premiers rangs de la salle, étaient vêtus à la “Wilde”, habit noir, culottes courtes, bas de soie, et ornés de longues perruques flottantes pour imiter la chevelure opulente du jeune poète ». (Oscar Wilde, Rien n’est vrai que le beau – page 1139).

Trois jours avant la rédaction du manuscrit que nous présentons, une nouvelle conférence de Wilde est annoncée dans le Monmouth Democrat au Shinn’s Hall à Freehold sur le thème des Arts décoratifs. La critique qui en sera faite dans le même journal, le 11 mai 1882 est sans appel : « Cet apôtre de l’esthétisme a été accueilli par des applaudissements légers (…) c’était très fin, ses mots étaient grandioses, sa diction choisie. Mais sa prestation était médiocre, il marmonnait ses mots, son élocution était tout simplement choquante. Il a moins impressionné par la nécessité du beau que par son apparence outrancière et efféminée par laquelle il a dégoûté son auditoire. »

Pourtant, dans de plus grandes villes, l’impression publique faite par Wilde semble bien différente. Celui-ci décrit à son ami Norman Forbes-Robertson, le lendemain de la parution de cette critique, une toute autre perception : « Ma seconde conférence à New-York fut un brillant succès. J’ai parlé au théâtre Wallack dans l’après-midi : pas une place vide et j’ai fait de grands progrès en diction et en gestes. Je suis vraiment très éloquent – parfois. On m’a chaleureusement félicité » (Oscar Wilde, Rien n’est vrai que le beau – page 588).

Notre aphorisme est d’autant plus intéressant que c’est bien la satire qui fut à l’origine de ce voyage aux États-Unis. En effet, en avril 1881, W. S. Gilbert et Arthur Sullivan créèrent une opérette en deux actes, intitulée Patience, qui faisait à Wilde une sorte de triomphe ou plutôt d’attaque dont il ne prit pas ombrage. On sait qu’Oscar Wilde ne vit cette pièce que le 5 janvier 1882 au Standard Theatre à New-York, car le New-York Tribune mentionne l’évènement dans le journal du lendemain. Le personnage du poète nommé Buthorne y déclamait ses vers à voix haute et reprenait l’accoutrement évocateur de Wilde.

D’autre évocations de l’écrivain étaient perceptibles dans la pièce, telle que cette réflexion : « dans Piccadilly avec un coquelicot ou un lys dans votre main médiévale », en référence au tournesol ou au lys que Wilde aimait à porter à sa boutonnière. C’est le producteur de cette opérette, Richard D’Oyly Carte, qui était également l’impresario de Wilde, qui lui proposa par la suite de faire cette tournée de conférences aux États-Unis pour expliquer le mouvement esthétique anglais et aider à populariser les tournées américaines du spectacle.

C’est donc lors de cette tournée américaine de 1882 que Wilde déclina pour la première fois, cette sentence, restée célèbre : Satire is the homage which mediocrity pays to genius. Une autre variante de cette pensée est également connues : Satire, always as sterile as it in shameful and as impotent as it is insolent, paid them that usual homage which mediocrity pays to genius. (« La satire, toujours aussi stérile que honteuse et aussi impuissante qu’insolente, leur a rendu cet hommage habituel que la médiocrité rend au génie »), qui apparaît dans la défense des artistes préraphaélites par l’écrivain, (publiée à titre posthume dans Essays and Lectures en 1908).

 

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Provenance :

. Collection Walter P. Chrysler (1909.1988) – Don au Chrysler Museum.

. Collection Chrysler Museum of Art (Inv. 77.1204 – vendu au bénéfice des acquisitions du musée)

 

Bibliographie :

. Pléiade, sous la direction de Jean Gattégno, Gallimard, Paris, 1996.

. Oscar Wilde, Rien n’est vrai que le beau, Oeuvres choisies, 2019.

. Oscar Wilde, Aphorismes, Arlea, 2008.

 

 

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