Jules RENARD – Lettre autographe signée de jeunesse à sa sœur Amélie. 1883

Jules RENARD – Lettre autographe signée de jeunesse à sa sœur Amélie. 1883

750€

Lettre autographe signée à sa sœur Amélie.

Huit pages in-12°. (Paris) 21 juin (1883)

« Les poètes ont la bonté et l’oubli. C’est pour cela qu’ils ont la supériorité. »

Belle et longue lettre de jeunesse de l’auteur de Poil de Carotte, évoquant les poètes, son baccalauréat à venir et le mariage de sa sœur.

Description

Jules RENARD (1864.1910)

Lettre autographe signée à sa sœur Amélie.

Huit pages in-12°. (Paris) 21 juin (1883)

« Les poètes ont la bonté et l’oubli. C’est pour cela qu’ils ont la supériorité. »

Belle et longue lettre de jeunesse de l’auteur de Poil de Carotte, évoquant les poètes, son baccalauréat à venir et le mariage de sa sœur.

 « D’où vient cet air méprisant. Des autres ou de moi ? De moi sans doute. Reprendre en effet celui qui prétend ne laisser tomber de ses lèvres que des paroles profondes, superbe et vain. On imite la …. D’une chute d’eau, sans veiller à ce que les éclaboussures n’aient pas un goût d’aigreur. Je ne te méprise pas. Je t’ai plainte quelque fois. Quelque fois je ne t’ai pas comprise ; par ta faute ou pour la mienne ? Laissons tout cela dans l’ombre. Mais qu’aurais-je pu … puiser en toi ? tu parles de ta faiblesse. Quelque chose est au-dessus de la volonté c’est l’intelligence, quelque chose est au-dessus de l’intelligence, c’est le sentiment et la foi. Que te manque-t-il donc ? Le mépris que tu me prêtes me calomnie et me condamne. Aussi bien que le mal soit fini. Je ne le vois que comme un rêve. Je ne puis comparer le lointain souvenir qu’à ces brouillards légers que l’aurore soulève et qu’avec la rosée on voit.

Les poètes ont la bonté et l’oubli. C’est pour cela qu’ils ont la supériorité.  J’en ai rencontré un poète, que papa a mis sur mon passage. Il a vingt et un an, la myopie de l’espérance et le souffle de l’illusion : un malheureux de plus que la société écrasera sous un de ses faux pas. C’est un confiant : voilà son titre et ce titre suffit pour que la main aille chercher la sienne, l’aille chercher, car il ne la tend pas. Il veut seul, sans appui, grandir en pleine lumière. Ainsi sont les poètes et les champignons. Pour s’élever ils ne demandent qu’une goutte de gloire et une goutte de pluie. Tout cela veut dire qu’il y a un plus dans un sentiment vrai d’une minute que dans la joie béate et longue d’un bourgeois extasié devant ses pâtés. Aimons et laissons faire. Madeleine avait bien raison. Tu ne t’attendais pas à voir Jésus Christ dans cette affaire. Que veux-tu ? (…) C’est à peu près comme certaines situations, n’est-ce pas ?  Elles ont quelque chose de heurté et d’inflexible qui jette dans un étonnement où l’esprit ou vertige se balance et ne se fixe pas. La mer est partout et le port nulle part et l’imagination, maitresse d’erreur, agite l’ensemble dans un vide énorme et démesuré. (…) Il faut quelque chose de plus ; la fermeté ; non. Autre chose et tu ne l’as pas. Ce que personne n’a pu définir autrement qu’en disant : aimer !  C’est à dire aimer. Et surtout que cet aveu ne soit fait qu’à toi-même. Quelqu’un pourrait en souffrir. D’autres en riraient. (…) Tout ce que tu me dis est grave. Qu’y a t-il à te répondre – rien – puisque tout est fait, donne à la curie cette solution utile à tant d’autres. Tiens fortement les deux bouts de la chaine, sans te demander où sont les autres anneaux, espérant qu’ils sont unis.

Que font les conseils ? le mieux peut-être de se laisser aller, de compter sur la clémence des rouages. Tu me demandes mon amitié ; telle qu’elle est je te la donne avec son insuffisance. Une vie m’attend où les coups d’épée pleuvent et les injures, où se noie tout ce qui n’est pas faux, dans le journal, cet universel égout ; ce qui ne sera pas englouti est à toi. (…) On peut faire beaucoup même avec des débris. Ne t’arrête pas aux petits obstacles : la joie a pour symbole une plante humide encore de pluie et couverte de fleurs.

L’homme est un apprenti, la douleur est son maître. Et il ne se connaît pas tant qu’il n’a pas souffert. Le sermon est-il assez long ? oui. Passons aux choses sérieuses : Voici le plus exactement qu’il m’est possible de te la donner la date de mon examen. La session commence le 7 juillet et finit au plus tard le 24 du même mois. J’ai demandé à passer le 7. Le plus généralement on accorde. Si on ne le fait pas c’est par oubli. L’oubli rejette alors à une époque indéterminée. Ainsi la marge est grande, et je crois impossible même au hasard de me reculer au-delà du quatorze. (…)  On ne nous prévient que 5 ou 6 jours à l’avance. Cela vient de ce qu’on nous donne la date demandée. Ainsi vous pouvez fixer le mariage sûrement entre le 17 et le 24. Si malgré tout, …, tant pis, ce ne serait qu’un mauvais danseur de moins. Mais je ne le crains pas (…)  Quelles sont ces quarante personnes. Envoie la liste complète. Je ne sais pas si Melle Octavie viendra. En tout cas, ne dispose pas d’elle sans m’en parler. Il y a là un point délicat. J’y reviendrai. Je préfère que ce soit oralement. Et Blanche ? qu’elle ne me redoute pas, assure-la de mes services et de mon savoir vivre. Au besoin, je lui lancerai (par ta plume pour ne pas l’effaroucher) une invitation en règles. Je tiens à sa présence. Je n’aime pas me charger de tourments de la haine. « Les morts dorment en paix dans le sein de la Terre, ainsi doivent dormir nos sentiments éteints, sur leurs restes sacrés ne portons pas les mains » (Musset). Je compte sur toi pour la décider. Seulement évite Madame Noud. Mme Noud ira au mois de septembre, quand personne n’y sera plus. Invite Madame Oury, elle n’y viendra pas. Ton mari est très bien. (…) Mon estime lui ai acquise, tu l’as choisi, c’est le meilleur de ses titres, une garantie (…)

 Quant à Blanche je regrette qu’elle demeure chez sa mère, je l’aurais enlevée au besoin.  Pourquoi ne commencez-vous pas votre voyage par les Pyrénées pour revenir à Paris. J’y serai presque. Quand tu ne penseras pas trop à autre chose, écris-moi, donne-moi tous les détails, cela me distraira. J’en ai besoin au milieu d’études indigestes, elles m’appellent, j’y retourne dans trois semaines ; ne ménage pas les lettres. Transmets à M. Albert mes sympathies (drôle de mot, je l’aime mieux au singulier, cela viendra) JR- je viens de relire cette lettre, elle ne signifie pas grand-chose et ne répond pas non plus aux questions implicites des plus importantes. Je m’en excuse. C’est mon droit, laisse le moi. Bon courage !

 

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