Jean-José FRAPPA – Manuscrit autographe. Les influences féminines de la vie de MOLIÈRE

Jean-José FRAPPA – Manuscrit autographe. Les influences féminines de la vie de MOLIÈRE

750€

Manuscrit autographe. Les influences féminines de la vie de Molière.

Passionnant manuscrit sur la créativité et la vie de Molière.

Ah ! pour être un génie, on n’en est pas moins homme

 

Description

Jean-José FRAPPA(1882.1939)

Manuscrit autographe. Les influences féminines de la vie de Molière.

42 pages in-folio. Slnd.

Ah ! pour être un génie, on n’en est pas moins homme

Passionnant manuscrit sur la créativité et la vie de Molière.

  

« Il n’y a pas en littérature de grandes œuvres où l’auteur n’ait accroché quelques lambeaux de son cœur. Pour décrire les passions humaines sur le ton sympathique ou sur le ton léger, il faut en avoir éprouvé toutes les émotions…. La femme est à la base de toutes les belles œuvres humaines. C’est elle qui forme l’artiste, l’affine, lui donne l’ambition nécessaire, l’initie aux mille subtilités sentimentales, l’encourage et le désespère, le tourmente et le console, enfin lui crée cette vie intensive, cette nervosité fructueuse, cette sensibilité à fleur de peau grâce auxquelles son esprit vibrant, …., perçoit pour les reproduire, toutes les plaintes, tous les cris, tous les râles de l’humanité souffrante et, aussi son rire, son prodigieux rire si voisin de la douleur. La femme a sur l’écrivain spécialement une influence primordiale et quand, dans un mouvement de mauvaise humeur comique sous lequel se cache une peine si profonde, il s’écrie comme Molière dans l’école des femmes : « Chose étrange d’aimer, et que pour ces traitresses les hommes soient sujets à de telle faiblesses ! Tout le monde connait leur imperfection ; ce n’est qu’extravagance et qu’indiscrétion ; leur esprit est méchant et leur âme fragile ; il n’est rien de plus faible et de plus imbécile, rien de plus infidèle ; et, malgré tout cela, dans le monde on fait tout pour ces animaux-là. » Cet écrivain résume toute sa vie tour à tour éclairée, puis assombrie par l’amour, son seul véritable inspirateur. Et c’est sans doute, la compréhension instinctive des besoins de leur âme, cette nécessité des ennuis et de la souffrance qui poussèrent de tout temps les écrivains célèbres et spécialement les auteurs dramatiques à compliquer leur existence, pour le plus grand dam de leur quiétude et le plus grand bien de leur génie. Molière n’échappa point à cette inéluctable destinée. Sentimental et voluptueux, « né, comme il le dit lui-même, avec les dernières dispositions à la tendresse » il aima plusieurs fois, fut aimé, dédaigné aussi, fut infidèle et trompé, eut beaucoup de petits bonheurs et quelques grandes peines, bref fut pour lui-même un admirable champ d’observation. Mais à côté de ses aventures et de ses mésaventures amoureuses il eut aussi la chance d’avoir de très belles et très pures amitiés féminines. Trois femmes supérieures par leur esprit et leur culture l’aidèrent et le conseillèrent : une charmante princesse dont la grâce aimable, la bonté, les souffrances qu’elle endura, les faiblesses même ont fait une des figures les plus attachantes de l’histoire de France : madame Henriette d’Angleterre, une courtisane fameuse : Ninon de Lenclos et une Bourgeoise restée inconnue de nous jusqu’à ces dernières années et dont l’éminent et regretté moliériste Léopold Lacour récrie le nom en 1922 : Honoré de Bugey. ….. J’évoquerai celles de ces comédiennes fameuses avec qui Molière fut en intrigue d’amour : Madeleine et Armand Béjart, Melle de Brie et la belle Marquise Thérèse de Gorla qui devint, par son mariage, Mademoiselle du Parc…. Je vous demande de bien vouloir considérer que Molière fut un homme semblable à tous les hommes, un comédien, qu’il vivait dans le monde le plus libre et le plus irrégulier de son temps, qu’il fut faible contre ses passions, peu rigoriste et même relâché en certaines matières…. Je m’efforcerai de vous montrer un Molière humain, défini par Jules Lemaitre : » une pauvre créature impressionnable, sujette à la tyrannie des instincts et souvent en proie au hasard et à l’aventure » « il faut aimer Molière tel qu’il est- ou même quel qu’il soit » je mettrai en exergue ce vers de l’auteur de Tartuffe lui-même : « Ah ! pour être un génie, on n’en est pas moins homme » ____ C’est en 1642 ou en 1643 que Jean-Baptiste Poquelin, le futur Molière, fait la connaissance de Madeleine Béjart, comédienne assez appréciée déjà…. A cette époque Jean-Baptiste Poquelin âgé seulement de 21 ne songe pas le moins du monde à écrire. Il veut monter sur scène et rêve de se faire un nom dans la tragédie, encore qu’il n’ait pas un bon physique pour cet emploi et soit doté d’une volubilité de langue dont il ne se guérira qu’en hachant ses phrases par une sorte de hoquet fort désagréable. Madeleine Béjart est plus âgée que lui de quatre ans. C’est une grande fille rousse à la peau très blanche. Elle est belle, galante et pourvue d’esprit. Sa conversation est fort divertissante. En outre elle chante bien, danse à ravir et écrit très agréablement en vers et en prose. Elle a fréquenté beaucoup d’hommes de talent : Rotron, Mairet, Scudéry, Tristan l’Hermite, quelques grands Seigneurs : Le Comte de Soissons, le Comte de Tresque, le Comte de Belin et ce Rémon de Marmoiron, Seigneur de Modène qui fut son amant et dont elle a présentement une fille née quatre ans auparavant, exactement en 1688 ; Ces fréquentations lui ont donné un vernis, une aisance, ce que nous appelons aujourd’hui un abattage qui ne pouvaient manquer de séduire le jeune Poquelin frais émoulu de l’école. Il tombe amoureux de la comédienne et est assez heureux pour voir sa passion partagée. La différence d’âge ne l’arrête pas…. « Un jeune homme qui a perdu sa mère de bonne heure, penche volontiers vers une femme plus âgée qui a déjà de l’autorité, sait être maternelle un peu, pas trop, ce qu’il faut, lui facilite une déclaration toujours si difficile, surtout s’il est très intelligent et très sensible, c’est-à-dire sans hardiesse. » Elle de son côté, se trouve seule depuis de longs mois, Modène ayant dû s’exiler pour avoir pris part aux intrigues du Comte de Soissons…. Elle a sans doute besoin de tendresse et de stabilité. Elle veut aussi reconquérir ce Paris où elle obtint un premier succès. Elle s’éprend de ce jeune garçon ardent, qui ne doute de rien comme il est naturel à son âge, et tous deux bâtissent de magnifiques projets. Les voici réunis et pour toute la vie, car lorsqu’ils cesseront d’être des amants, ils resteront toujours des amis et des associés. Cette rencontre fut pour Molière une bonne fortune inestimable. Il venait de trouver en Madeleine un guide éclairé, une collaboratrice intelligente…. Cette belle jeune fille avait un sens pratique très développé. A dix-huit ans elle s’était déjà fait offrir un petit hôtel avec jardin dans l’impasse Thorigny…. Elle mit ses qualités d’ordre et d’économie au service de Molière. Son affection vigilante et jamais démentie fut le socle solide sur lequel s’édifia la fortune du poète. C’est en compagnie de Madeleine Béjart, de Joseph Béjart et de Geneviève Béjart, ses frère et sœur, que Molière fonda le 30 juin 1643, l’Illustre Théâtre….. Il semble bien que l’initiative, sinon l’idée de ce groupement théâtral doive revenir à l’active et audacieuse madeleine. C’est en tout cas, sa mère, Marie Herné qui fournit l’argent pour louer le jeu de Paume et pour cela prit une hypothèque sur sa maison… …. C’est elle encore qui le 17 décembre 1644 se rend caution d’une somme de 360 livres pour ses filles et Molière. Ce dernier dut donc aux Béjart de pouvoir faire ses débuts au théâtre….. comme on le sait, l’Illustre Théâtre ne fit pas de brillantes affaires…. Madeleine Béjart, l’étoile de la troupe n’était pas assez connue. Elle était en outre, pas trop mal entourée. Joseph était bègue, Geneviève était une sotte. Quant aux autres y compris Poquelin qui jouait les héros de tragédie, ils constituaient un ensemble dramatique des plus médiocres. Les affaires tournèrent mal et le débutant avait pris à son compte les responsabilités financières, finissait par être mis en prison pour une dette contractée envers le fournisseur de chandelles de théâtre. Il en sortit grâce à un brave homme .. qui répondit pour lui. A cette date de 1645, l’illustre Théâtre n’existe plus et nos comédiens se trouvent sur le pavé….. Ce fut Madeleine Béjart qui sauva la situation. Grace à ses relations, elle put faire engager Molière, Joseph Béjart, Geneviève et elle-même dans la troupe de comédiens qu’entretenait en Guyane, Bernard de Nogaret Duc D’Épernon, pour la joie de sa jeune maitresse Manon de Lartigue, troupe que dirigeait un nommé du Tresne…. Il faut lire ce passage de l’épitre dédicatoire mise par le poète Magnon en tête de sa tragédie. Il dit en s’adressant au Duc d’Épernon : «  Cette protection et ce secours, Monseigneur, que vous avez donné à la plus malheureuse et à l’une des mieux méritantes comédiennes de France, n’est pas la moindre réaction de votre vie. Et si j’ose entrer dans vos sentiments, je veux croire que cette générosité ne nous déplait pas…. Vous avez tiré cette infortunée d’un précipice où son mérite l’avait jetée et vous avez remis sur le théâtre, un des plus beaux personnages qu’il ait portés. »….. Voici donc la troupe en province où elle restera quatorze ans, menant la vie errante et pas toujours facile des comédiens de campagne….. Elle se complète d’un autre Béjart, Louis dit l’Épuisé qui est légèrement boiteux, de Catherine Bourgeois et de René Berthelot, dit du Parc. ….. Elle est connue sous le nom de la Troupe de Molière et de la Béjart, Madeleine en est l’administrateur…. Grâce à elle, sa troupe est la mieux pourvue, la plus magnifique en habits qu’il y eut en province. Danoucy, musicien poète ambulant qui la rencontre, écrit : « si comme un homme n’est jamais pauvre tant qu’il a des amis, ayant Molière pour estimateur et toute la maison des Béjart pour amie, je me vis plus riche et plus content que jamais »…. On ne trouve nulle part trace de l’influence que peut avoir Madeleine Béjart sur le talent de Molière auteur dramatique. Mais il y’a bien des raisons de penser qu’elle le poussa, pour lui donner une situation prépondérante dans la compagnie, à écrire ses premières farces dont deux seulement sont parvenues jusqu’à nous : «  Le Médecin Volant » et « La Jalousie du Barbouillé » et que cette comédienne qui écrivait elle-même ne fut pas sans donner ses conseils à celui dont elle restera toujours l’amie lorsqu’ils eurent cessé d’être des amants. En tout cas , elle fut pour lui « une sorte de providence multiple pendant les années maigres ou dures qui préparèrent le autres. Sans elle Molière n’eut il pas sombré ? ne fut-il pas épuisé à combattre la malchance ? son génie eut il put éclore, s’épanouir ? Aurions-nous son œuvre ? Qu’on ait le droit de se poser cette question, c’est pour Madeleine Béjart, l’honneur suprême. » Nous voici arrivés à cette année 1653, qui semble être celle de sa mort sentimentale. Molière a 31 ans et elle en a 35. La troupe est à Lyon ; Depuis deux ans déjà, elle s’est enrichie d’une nouvelle comédienne Catherine Leclerc, puis de celui qu’elle épousa, un nommé Edme Villequin qui jouait sous le nom de De Brie. Ce dernier avait quarante-six ans, alors que sa femme n’en avait pas plus de 22 ou 23. C’était un sot querelleur …. Sa femme au contraire était la douceur même. Grande, bien faite, elle paraissait encore plus jeune qu’elle ne l’était et conserva toute sa vie cette grâce juvénile ce qui lui permit ayant créé à 32 ou 33 ans le rôle d’Agnès de l’École des Femmes, de le jouer jusqu’à près de 60 ans. Et cela si bien, avec tant d’éclat et de fraîcheur que ses camarades ayant voulu le lui retirer quand elle eut 52 ans, pour le confier à Melle de Croisy, le public fit entendre de si violentes protestations qu’il fallut aller la chercher et qu’elle dut jouer en habits de ville, car les spectateurs refusèrent de lui laisser le temps de s’habiller. Lorsqu’elle fut admise dans la compagnie, elle était d’une beauté délicate, et son air ingénu ne tarda point à conquérir le cœur de Molière. Il en tomba furieusement amoureux…. Il lui plut, elle fut flattée d’être la maîtresse d’un homme dont la réputation grandissait, elle trouva utile d’avoir sur l’auteur-directeur, sur celui qui écrivait les rôles et les distribuait, une influence avantageuse, mais elle se montra toujours d’une facilité de caractère que Molière ne manqua pas d’apprécier en maintes circonstances. L’ayant prise peu après son entrée dans la troupe, il la délaissa presque aussitôt pour courir après la belle Thérèse de Gorla, lui revint quand celle-ci l’ayant dédaigné,… la quitta de nouveau pour épouser Armande Béjart,… revint à elle quand il se brouilla avec sa femme pour, enfin l’abandonner définitivement quand il se rapprocha de celle-ci…. Je ne dis pas qu’elle ne fit aucun effort pour le retenir, elle ne mit pas tout en œuvre  pour empêcher ce mariage auquel Madeleine le poussait peut-être justement pour la séparer d’elle…. Elle le tenait comme il dit dans le pamphlet intitulé « La Fameuse Comédienne » par des gages particuliers de son amour. On prétendait en effet, que ses enfants ressemblaient plus à Molière qu’au sieur de Brie. Et de fait, elle joua 25 rôles dans les pièces de Molière, alors que Madeleine en joua 15 seulement, Melle du Parc 14  et Melle Herné 3. Nous ne pouvons trouver un plus curieux portrait de la de Brie que celui tracé par Molière dans son « Impromptu de Versailles » : « Vous faites une de ces femmes qui pensent être les plus vertueuses personnes du monde pourvu qu’elles sauvent les apparences ; de ces femmes qui croient que le péché n’est que dans le scandale ; … et appellent amis ce que les autres nomment galants. » Madeleine Béjart n’avait été sans remarquer cette intrigue de Molière…. Elle eut assez de force sur elle-même pour ne rien dire. Espérait elle reconquérir le cœur de son amant, ou bien, sentant qu’elle n’était plus en état de lutter contre toutes les jeunes femmes dont il était entouré, se cantonna-t-elle dans son rôle d’amie maternelle, de conseillère et d’administrateur ? Dominant la troupe de son intelligence et de son autorité, elle s’éleva au-dessus de ses faiblesses pour demeurer la véritable directrice…  Personne ne lui disputa cette prérogative. Peut-être est-ce à ce moment-là que pour apaiser sa soif de tendresse , elle fit venir auprès d’elle sa petite sœur Armande Béjart, alors âgée de 9 ou 10 ans. Plusieurs personnes prétendirent qu’Armande était non la sœur mais la fille de Madeleine…Cette même année 1653, notre Molière… s’éprit d’une jeune comédienne de 20 ans fille d’un charlatan Jacomo de Gorla. Elle jouait sur le théâtre que dirigeait à Lyon … Abraham Mitallat. Elle était la plus belle actrice de l’époque, elle avait un air d’impératrice, de grands airs discrets, une coquetterie savante…. Elle était un peu acrobate et faisait certaines cabrioles qui montraient ses jambes gainées de bas de soie attachés à une petite culotte. Ses plus grands titres de gloire sont d’avoir été aimée par Molière, en 1653, par le grand Corneille et son frère Thomas à Rouen en 1658, par La Fontaine et par Racine à Paris vers 1664. Mais elle préféra à l’auteur de l’Étourdi, un acteur de la troupe René Berthelot, sieur Du Parc…. Elle aima son mari, lui fut fidèle, eut de lui plusieurs enfants et quand il fut mort, le remplaça par Racine entre les bras de qui elle succomba assez mystérieusement pour que celui-ci fut accusé de l’avoir empoisonnée. Molière fut piqué de son dédain, et c’est en pensant à elle que dans le Dépit Amoureux, il fit dire à Eraste s’adressant à Gros-René.. : « Lorsque par les rebuts une âme est détachée, elle veut fuir l’objet dont elle fut touchée, et ne rompt point sa chaine avec si peu d’éclat qu’elle puisse rester en un paisible état, ..et l’on ne saurait voir sans être piqué, posséder par un autre un cœur qu’on a manqué » La vie de notre héros devient à ce moment assez compliquée entre madeleine à qui il doit tout, la De Brie à qui il doit un peu, la du parc qu’il désire. C’est un auteur applaudi. L’Étourdi, le Dépit Amoureux viennent d’être joués avec un éclatant succès. Or si les femmes peuvent encore passer sur les tromperies amoureuses, les actrices ne plaisantent pas avec les rôles. Et puis il y a les maris : De Brie, Du Parc. Molière n’a pas besoin d’aller loin pour étudier les intrigues. Chapelle lui écrit : « Crois-tu pas qu’un homme avisé voit par là qu’il n’est pas aisé d’accorder trois femmes ensemble ? … surtout tiens-toi neutre et, tout plein d’Homère, dis-toi bien qu’en vain l’homme espère pouvoir jamais venir à bout de ce qu’un grand bien n’a pu faire. » ….. Les années passent sans amener de changement dans la situation. La De Brie a toujours les faveurs du maître. Madeleine qui tient l’emploi de femme légitime, dissimule sont ressentiment et prépare sa vengeance. Nous voici en 1658. L’auteur …. Commence à connaître la célébrité, le bruit de sa réputation est venu jusqu’à Paris. Il juge bon de gagner Rouen … Dans cette ville, la belle du Parc trouble le cœur du vieux Corneille…. Mais elle aime son Gros René. L’auteur du Cid lui adresse des vers enflammés : « Je chéris ma défaite, et mon destin m’est doux. Beauté, charme puissant de yeux et des oreilles ; Me voir ainsi vaincu par vos rares merveilles. C’est un malheur commode à faire cent jaloux. Et le cœur ne soupire, en des pertes pareilles, que pour baiser la main qui fait de si grands coups. Recevez de la mienne, après votre victoire, ce que pourrait un Roi tenir pour quelque gloire. Je vous rends, Iris, un juste et prompt hommage. Hélas, contentez-vous de me l’avoir gagné, sans me dérober davantage. » D’autres fois, exaspéré par son dédain, il lui décroche des traits acerbes : « Marquise, si mon visage a quelques traits un peu vieux, souvenez-vous qu’à mon âge, vous ne vaudrez guère mieux. » Puis il se radoucit et quand la troupe, enfin s’apprête à gagner Paris, il lui adresse cet adieu touchant : Allez, belle Marquise, allez en d’autres lieux semer les doux périls qui naissent de vos yeux. Vous trouverez partout les âmes toutes prêtes à recevoir vos lois et grossir vos conquêtes…. » Molière est à Paris et joue avec sa troupe le jeune Roi Louis XIV le 24 octobre 1658. Molière a 39 ans. Madeleine Béjart 49. La douce de Brie retient toujours le poète. Pourtant tout va bientôt être bouleversé. La jeune Armande Béjart a grandi. C’est une charmante jeune fille de 17 ans. Molière l’a presque élevée…. Et un jour il est troublé, lui le grand voluptueux, devant cette mignonne créature, déjà femme, déjà coquette, ambitieuse déjà. C’est la crise de la quarantaine …. Le travailleur précocement vieilli, du moins moralement ….sent la nécessité d’avoir à côté de lui , de la gaité, d’entendre un rire frais, et ressent l’impérieux désir d’être un amant paternel, où l’homme qui fut initié veut être initiateur. Madeleine semble n’avoir pas contrarié cette passion naissante, elle paraît même l’avoir favorisée…. Vengeance du mal que lui a fait la De Brie, peur de la du Parc qui s’efforce de reconquérir le cœur du poète à présent qu’il est célèbre et protégé par le Roi. Madeleine aime tendrement Armande. De méchantes langues affirment que cette dernière est sa fille et que Molière en est le père. Lorsqu’il aura épousé Armande, on portera cette accusation jusque devant le Roi. Mais Louis XIV répondra à cette infamie par un geste qui l’honore, il sera le parrain du premier enfant de Molière, dont Madame sera la marraine….. En cette année 1661, Molière et amoureux. Il a formé le désir d’épouser Armande. Mais la différence d’âge l’inquiète… Et alors il écrit cette comédie adorable, ce chef-d’œuvre : « L’École des Maris »qu’on appelle une pièce de fiançailles mise par le poète dans la corbeille de la jeune Armande. ….. Molière a confiance …. Promet d’être généreux…. Pourtant il fait un retour sur lui-même, Armande peut réfléchir encore. « Je sais bien que nos ans ne se rapportent guère, et je laisse  à son choix, liberté toute entière….. » La jeune fille n’hésita point, elle tenait à devenir la femme de Molière et le mariage eut lieu le 20 février 1662. Cette union dont l’auteur attendait tant , ne lui donna, comme on le sait, que des désillusions profondes….. Armande n’était pas très intelligente, roublarde, dépensière ….. Molière comprit vite qu’elle l’avait épousé pour satisfaire ses gouts de luxe et se faire une situation de premier plan au théâtre…..Les dépenses d’Armande, ses coquetteries, la joie qu’elle éprouve à voir de jeunes seigneurs tourner autour d’elle, inquiète vite son mari…. Le ménage marcha cahin-caha, pendant deux ans puis traina dans une sorte d’indifférence qui cachait pour Molière une grande douleur. Armande avait eut un enfant qui ne vécut pas. En août 1665, elle mit au monde une fille dont la naissance rapprocha quelque temps le deux époux. Molière était au sommet de sa gloire. Mais les attaques de ceux dont il a mis les ridicules en lumière, la lutte qu’il doit soutenir pour Tartuffe interdit, …. Toutes ces misères l’ont usé. Il souffre d’une maladie de poitrine. Maintenant Armande s’émancipe … on l’a dit folle d’amour pour le Comte de Guiche… Ce Guiche dont Molière se vengera en le peignant sous les traits du Marquis ridicule qui, dans le Misanthrope, s’amuse à cracher dans l’eau pour faire des ronds…. Le poète tombe malade, il ne peut revenir au théâtre qu’en février 1666…. La rupture avec sa femme est consommée. Il est retourné à la douce et consolante De Brie dont le caractère égal le repose. Il s’est décidé à vivre près d’Armande comme si elle n’était rien pour lui. Ils ne se rapprocheront qu’à la fin de 1671, … quelques mois avant la mort de Madeleine et un an avant celle de Molière. Cette profonde douleur sentimentale aurait cruellement ulcéré le cœur du poète….. et l’on trouve des traces de sa rancœur dans un grand nombre de ses œuvres. C’est à la folle Armande qu’il pense en dépeignant dans son Don Juan, ces gentilshommes sans scrupules qui font bon marché de l’honneur des femmes…… Certes il ne faut pas pousser à l’extrême cette recherche de l’influence que purent avoir sur les œuvres d’un écrivain les incidents de la vie privée. Mais il ne faut pas la nier non plus….. Dans toutes les pièces de Molière, on trouve Molière lui-même avec son observation aiguë, son ironie mordante, ses indignations, son indulgence désabusée, avec son éternelle douleur…. Ainsi donc par Madeleine Béjart qu’il fit souffrir, par Armande qui le fit souffrir, la De Brie qui le consola et la Du Parc qui se moque de lui, Molière vit son âme façonnée. Après vous avoir parlé de l’amour dans la vie de Molière, il me faut vous parler de l’amitié, qui y tint une place considérable et dont l’influence ….. ne fut pas moins utile à notre grand homme. Je veux parler de l’amitié féminine qui ne donne jamais de désillusion, car si la femme est souvent décevante dans l’amour, elle est incomparable dans l’affection.On s’est souvent étonné que Molière ait impunément pu bafouer sur scène les ridicules et les vices d’une classe toute puissante de la société… qui exigeait du « commun » un respect que ses mœurs souvent ne justifiaient pas…. Cette protection, cette confiance de Louis XIV, il les dut en grande partie à Henriette d’Angleterre, femme de Philippe d’Orléans, frère du Roi, celle qu’on appelait « Madame »…. Dès son installation à la Cour, elle fit sensation. Elle prit vite sur le jeune Roi, une influence considérable, malgré son peu d’âge. Elle n’avait que 18 ans, … Louis en fut épris…. Elle le prenait pour confident, ce qu’il adorait …Henriette d’Angleterre jugea tout de suite à sa valeur le talent de Molière. Elle se fit la protectrice du poète qui par elle, entra dans l’intimité du Roi…. Quand, après l’École des Femmes, une cabale se forma contre Molière, ce fut le Roi qui l’autorisa à répondre par la critique de l’École des femmes et par l’impromptu de Versailles. Il ne lui déplaisait pas que tous ces jeunes seigneurs turbulents fussent rabaissés…. En outre ces trublions tournaient autour de Madame ou conspiraient contre elle… Molière était le fouet dont il les frappait avant de prendre des mesures plus sévères … En 1669, excédé du bruit que faisaient « ces marquis ridicules » il fit quelques exemples : Lauzun fut embastillé et Guiche dut s’enfuir en Pologne….. Et notre comédien qui, déjà souffre de l’audace de ces princes gentilshommes auprès des femmes, écrit Don Juan en sui tout le monde reconnaît le Marquis de Vardes qui travaillait à ruiner le crédit de « Madame »… Henriette d’Angleterres ne cessa jamais de protéger l’auteur qui la vengeait…. C’est grâce à son entremise que la Compagnie de Molière devint Troupe du Roi ave 6000 livres de pension. C’est chez elle, enfin, que fut joué pour la première fois le plus pur chef-d’œuvre du grand comique : Le Misanthrope. Mais hélas l’étoile de « Madame » ne tarda pas à pâlir : malade, ne pouvant plus être aussi souvent auprès du Roi, elle vit son influence diminuer, puis sombrer. Son indigne époux, ce Philippe d’Orléans… sembla soudain haïr sa femme. Enfin le 28 juin 1667 , la bonne Princesse, après avoir pris une tasse de chicorée, mourut en quelques heures, empoisonnée par le Chevalier de Lorraine, l’ignoble ami de « Monsieur ». Molière avait perdu son plus ferme appui, celle par qui son génie eut toute faculté de s’exprimer librement. Dès ce jour, il n’écrivit plus aucune pièce dans laquelle les gens de Cour aient été bafoués… Cette grande veine comique est pour lui tarie après la mort de Madame…. On a souvent fait allusion à une femme inconnue à qui le poète aimait à lire ses œuvres. … Honorée de Bucy, nièce de François de La Mothe Le Vayer, conseiller du Roi et substitut du Procureur Général du Parlement de Paris, avait été fort belle. Un accident de voiture, en la défigurant, avait mis fin à une longue carrière amoureuse remplie de beaucoup de désillusions et de tristesses…. Elle avait de la culture, de l’esprit et du bon sens. Molière, fut introduit chez La Mothe Le Vayer … Il eut tôt fait de discerner la captivante intelligence d’Honoré de Bucy …. Certaines remarques, des mots justes placés de ci de là, l’assurèrent que cette docte fille pouvait devenir une conseillère précieuse. Il se rapprocha d’elle. Ils furent amis…. Il avait besoin, dans la tourmente de son existence, de certitude sur la valeur de son œuvre. Peu à peu, il la vint consulter…. Il la consulta sur toutes ses pièces… jusqu’au jour où elle se maria à Jules de Loynes, seigneur de Villefavreux…. Une troisième femme enfin aida Molière, Ninon de Lanclos, dont l’esprit fit excuser par la postérité, la vie plus que libre…. Elle fut une des femmes les plus fines et les plus spirituelles de cette époque… Elle disait « qu’elle rendait grâce à Dieu tous les soirs de son esprit, et qu’elle le priait tous les matins de la préserver des sottises de son cœur » On cite d’elle des mots charmants dont tous ne peuvent être répétés ici … parmi les plus convenables : « Tant qu’on aime, disait-elle, on ne réfléchit pas, dès que l’on réfléchit, on n’aime plus » … et ce conseil : « Une femme sensée ne doit jamais prendre d’amant sans l’aveu de son cœur, ni de mari sans le consentement de sa raison » On trouve dans ses lettres des pensées exquises « les hommes manquent plus de de cœur par leur maladresse que la vertu n’en sauve » « L’amour ne meurt jamais de besoin, mais souvent d’indigestion » …Ninon de Lanclos recevait les plus grands artistes et quelques femmes d’esprit …. et Molière qu’elle affectionnait particulièrement…. Elle fournit à l’auteur des idées pour les Précieuses Ridicules. Chez elle, il trouva d’innombrables documents humains sur ces terribles directeurs de conscience comme Desmarets, de Saint-Sorlin dont il fit un Tartuffe, sur les Bourgeois… sur les hobereaux de province…., sur les femmes savantes, bref sur tous les types grotesques de la société dont on se gaussait fort dans ce milieu ironique. Le salon de Ninon était, l’antre de la moquerie ….. de grands seigneurs, venaient aussi chez Melle de Lanclos, ils apportaient leur contribution à cette récolte de potins, d’anecdotes et de railleries dans laquelle Molière puisait abondamment. Il venait ensuite lire ses pièces à cette charmante Ninon, si fidèle en amitié… Ainsi donc, ayant trouvé dans on esprit créateur, un sujet de comédie, Molière découvrait à la Cour, chez Madame, chez Honoré de Bucy ou chez Ninon, les types dont il voulait amuser le public, mais c’était dans son cœur d’homme qu’il trouvait les accents qui ont rendu son œuvre immortelle. … Je me tiendrai pour fort heureux si j’ai pu par cette causerie, vous faire aimer un peu plus Molière et vous convaincre que pour être un grand homme, il faut d’abord et avant tout être un homme. »

 

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