JAURES Jean – Manuscrit autographe signé.

JAURES Jean – Manuscrit autographe signé.

15 000€

Manuscrit autographe signé.

Six pages in-4° sur papier à en-tête de la Chambre des Députés.

Remarquable plaidoyer de Jaurès, affirmant ici, toute la force de ses idées patriotiques, républicaines, et humanistes tout en insistant sur la nécessité du socialisme comme valeur universelle.

Description

Jean JAURES (1859.1914)

Manuscrit autographe signé.

Six pages in-4° sur papier à en-tête de la Chambre des Députés.

Paris, le 17 juin (Circa 1895).

Remarquable plaidoyer de Jaurès, affirmant ici, toute la force de ses idées patriotiques, républicaines, et humanistes tout en insistant sur la nécessité du socialisme comme valeur universelle.

« Cher Concitoyen, Je ne m’excuse point de ne pas être ce soir avec vous : car je suis à la même heure avec le Parti ouvrier de Calais. Et il vaut mieux que notre effort de propagande puisse porter sur plusieurs points à la fois. Je tiens à dire seulement que comme vous, je condamne et je méprise ceux qui veulent dénaturer notre conception internationaliste pour sauver le régime capitaliste aux abois. Non, nous n’abolissons pas la patrie française : mais nous entendons qu’elle soit mise au service de l’universelle justice humaine, et qu’elle concourt avec les travailleurs de tous les peuples à l’affranchissement du prolétariat. L’idée de patrie et l’idée même de la France a plusieurs fois changé de sens dans l’histoire. La France n’était d’abord que le domaine rural du roi Capétien, une sorte de grande ferme que ses maitres défendaient contre les envahisseurs et les pillards, comme le propriétaire défend aujourd’hui sa terre contre les braconniers ou les maraudeurs. Puis, à mesure que la monarchie se fortifiait et agrandissait son pouvoir et son domaine, elle était comme une vaste dépendance administrative, militaire et fiscale du pouvoir royal. L’honneur chevaleresque, la courtisanerie monarchique et l’arbitraire des intendants donnaient, de François Ier à Louis XIV, l’unité à la nation et un sens défini au mot de patrie. Puis, avec le XVIIIe siècle la signification, la définition de la France change encore : elle est tout à la fois un boudoir où l’absolutisme finissant s’amuse avec ses maitresses et un salon philosophique ouvrant sur l’Europe entière, emplissant le monde du bruit de ses causeries. Puis, brusquement, avec la Révolution commençante et la Révolution menacée, la patrie prend un autre sens, à la fois plus tragique et plus grandiose : elle est l’avènement de la Démocratie française ; elle signifie liberté et unité fraternelle. Elle signifie aussi humanité car c’est pour le monde que la Révolution veut lutter et souffrir. Elle est bien le géant dont parle Hugo dans ces vers publiés il y a quelques jours : « il en sortait du sang avec de la lumière ». Elle a été à la fois patriote et internationaliste. Comme elle, nous sommes à la fois patriotes et internationalistes. Nous ne la copions pas : nous ne la singeons pas. Elle a fait son œuvre et nous devons faire le nôtre. La patrie française n’est pas pour nous une pure affirmation philosophique de la liberté et de la fraternité : elle est un centre de liberté républicaine inviolable, intangible, où s’élaborera désormais l’idée socialiste. Ce n’est plus par un mystique appel à l’universelle fraternité qu’elle jouera un grand rôle dans le monde : c’est en concourant à l’organisation internationale du prolétariat qui emportera partout et la monarchie et le militarisme et le capitalisme. Est-il quelqu’un parmi ceux qui nous outragent, qui donnent à l’idée de la patrie française un sens aussi noble et aussi beau ? Qu’ils cessent donc de couvrir du beau nom de patriotisme des intérêts de classe. Que la bourgeoisie capitaliste cesse de se revêtir de l’armure de Jeanne d’Arc : au sortir des opérations de Bourse où elle souscrit les emprunts de la triple alliance, on la prendra difficilement pour une figuration nouvelle de la vierge de Domrémy. Bien à vous et à nos amis. Jean Jaurès.

Elu député à la Chambre en janvier 1893 comme socialiste indépendant, Jaurès se fit le défenseur de la classe ouvrière en lutte. En historien de la Révolution française, Jaurès faisait aisément référence aux valeurs révolutionnaires en tant que valeurs universelles gravées dans le marbre de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. On retrouve ici à travers cette lettre l’idée du danger que ferait courir au peuple une trop grande concentration capitaliste, ainsi que l’appel à l’union du prolétariat.