Guy de MAUPASSANT décrit l’influence de la sensibilité sur la nature humaine et sur le développement de l’âme.

Guy de MAUPASSANT décrit l’influence de la sensibilité sur la nature humaine et sur le développement de l’âme.

6 500€

Lettre autographe signée à la Comtesse Emmanuela Potocka.

Sept pages in-12°. Cannes. 1er avril 1884

Longue et remarquable lettre de Maupassant qui, après avoir évoqué ses relations avec la Comtesse et les dangers qu’il y aurait à en être amoureux, décrit l’influence de la sensibilité sur la nature humaine et sur le développement de l’âme

« Quant à moi, je sais que presque tout mon être moral a été formé ou modifié par mon œil. »

Description

Guy de MAUPASSANT (1850.1893)

Lettre autographe signée à la Comtesse Emmanuela Potocka.

Sept pages in-12°. Cannes. 1er avril 1884

Enveloppe autographe.

« Quant à moi, je sais que presque tout mon être moral a été formé ou modifié par mon œil. »

Longue et remarquable lettre de Maupassant qui, après avoir évoqué ses relations avec la Comtesse et les dangers qu’il y aurait à en être amoureux, décrit l’influence de la sensibilité sur la nature humaine et sur le développement de l’âme.

« Suis-je exact madame ? Je vous écris le soir même de mon arrivée ! Qu’allez vous penser de cette promptitude ? Pensez en ce que vous voudrez ! En tous cas je vous écris parce que j’ai le désir, le besoin de vous écrire – voilà. Mais alors ? serais-je … pincé ? qui sait ? un peu, un rien, peut-être ? C’est un feu de cheminée. Le mur de la maison a l’air solide, mais il fait chaud autour. Je vais boucher les ouvertures, fermer les portes les fenêtres, et baisser la trappe – et veiller. Oh ! je serai prudent, prudent à l’avenir et circonspect. Tout ce qu’on raconte des sauvages marchant dans le sentier de la guerre n’est rien auprès des précautions que je vais prendre en approchant de l’avenue Friedland. Je ne veux point que vous vous amusiez à mes dépens. En tout cas, je prends des notes sur moi-même. Je vous dirai quelques observations qui doivent être d’une vérité constante. Mais en voilà assez sur ce sujet. Cannes est triste et vide. Il y fait beau pourtant. L’Esterel que je vois, en ce moment, de ma fenêtre, dessine en noir sa silhouette dentelée sur le ciel écarlate. On dirait un paysage de Claude Lorrain. Il y a une poussière de feu sur les sommets, une brume d’or qui couvre la montagne.

Devant certaines visions de nature comme celle là, on a parfois des sensations bizarres, inexprimables. C’est une sorte de soulèvement de la pensée, un développement immense des besoins, des attentes, de toutes les convoitises idéales et exaltées de l’esprit, un appétit violent de l’impossible, de l’inconnu, du surhumain. Et tout au froid de la raison cependant, comme un poids qui retiendrait un ballon prêt à partir, la certitude lourde que ces aspirations, venues d’une sorte d’ivresse de l’œil, sont vaines et ridicules. Chacun de nous a des sens plus ou moins excitables. Moi je n’ai pas d’oreille, ou, du moins, elle est fort rudimentaire, mais je possède un œil d’une sensibilité excessive, presque maladive. Les émotions qu’il me communique sont d’une extrême acuité. J’en souffre ou j’en jouis à l’excès. Les choses que je vois entrent en moi, me pénètrent, m’emplissent d’émotion. C’est par l’œil certes que je ressens le plus, que me viennent mes plus grandes joies et mes plus grands chagrins. Et je comprends, grâce à l’excitabilité de cet organe, quelle puissance le son doit avoir sur les gens doués d’une ouïe délicate. Toutes les différences des natures et des tempéraments, les diverses manières de juger les choses, viennent peut-être de ces facultés sensitives, de ces appareils de transmission plus ou moins fins et développés. Il y aurait toute une étude nouvelle à tenter des passions humaines. C’est subtil, mais les causes les plus subtiles, les plus inaperçues, produisent souvent les plus grands effets. Il faudrait pouvoir noter et analyser, chose d’ailleurs presque impossible, les répercussions sur les facultés cérébrales des phénomènes nerveux de réception de nos organes externes, plus ou moins impressionnables, et dont l’action n’est pas considérée comme pouvant modifier la nature de l’Esprit même. On sait bien que la délicatesse de l’œil produit les peintres, celles de l’oreille les musiciens, mais dans l’ordre purement psychologique, il faudrait pousser très loin cette observation sur tous les hommes, et en particulier sur les écrivains qui peuvent avoir tel ou tel tempérament artistique suivant le plus ou moins grand développement de telle ou telle sensivité physique. L’âme se forme peut-être suivant la nature de nos épidermes, puisqu’elle ne fait que constater et enregistrer ce qui lui est communiqué par les sens, qu’elle ne peut rien connaître en dehors d’eux, et que sa fonction propre consiste à raisonner sur les données qu’ils lui fournissent. Donc, tout esprit mal renseigné par le corps ne peut être que médiocre. De là à conclure que l’esprit n’est que la résultante des sensations plus ou moins vives, le produit des organes plus ou moins bons, il n’y a pas loin. Me comprenez-vous bien ? Il me semble que je ne m’explique pas très clairement. Il me faudrait bucher mes phrases comme pour un livre, afin de les rendre concises et précises à souhait. Quant à moi, je sais que presque tout mon être moral a été formé ou modifié par mon œil. Mais pourquoi cette dissertation philosophique qui n’est ni dans mes gouts, ni dans mes habitudes, ni à sa place, ici. Serait-ce l’influence de M. Caro[1] ? Est-ce parce que je m’adresse à une de ses disciples ? Est-ce par jalousie de ses succès ? Pardonnez-moi. Au fait, cela est peut-être plus logique que je ne crois, et m’explique d’où vient l’influence que vous avez prise sur moi et la poursuite de votre souvenir. Il me semble que je pourrais raconter ou écrire longuement votre regard qui a quelque chose de celui de l’oiseau de proie. Cette comparaison vous paraitra tirée d’un roman feuilleton, mais elle est juste. Donnez moi vos mains, madame, et permettez moi de les baiser longuement.

[1] Le philosophe Elme Marie Caro (1826-1887), président des Macchabées, la société des hommes supposés morts d’amour pour la comtesse, leur Patronne, était un des plus assidus avenue de Friedland. La comtesse, ainsi que beaucoup d’autres femmes du monde, fréquentait ses cours à la Sorbonne.

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