Franz LISZT (1811.1886)

Lettre autographe signée à son éditeur musical à Paris, Maurice Schlesinger.

Quatre pages grand in-4°. Lettre inédite. Gênes. 2 juillet 1838.

« Sous le nom collectif de Musée dramatique pour Piano seul par F.L paraîtrait (…) une série de morceaux choisis dans le Répertoire Italien, Allemand et Français, et transcrit, illustré, paraphrasé, varié, arrangé, toiletté, à ma façon. »

Après son éblouissant succès viennois lors des concerts donnés au profit des victimes des inondations de Pest, et à l’aube de sa période de splendeur (Glanz Periode), Liszt est, à contre-cœur, de retour en Italie auprès de Marie d’Agoult, supplicieuse.

Évoquant ses condisciples Berlioz, Thalberg, Meyerbeer, Moscheles, le compositeur hongrois, passablement changé, modifié, amélioré, sous plusieurs rapports, se (re)lance dans le travail et de nouveaux projets, proposant à Maurice Schlesinger – éditeur et fondateur de la Gazette Musicale – une chose assez considérable.

Longue et superbe lettre, inédite, témoignant du foisonnement intellectuel et musical en l’esprit de Liszt.

 

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« Il y a bien longtemps, mon cher Maurice, que je ne sais plus rien de vous. Je ne reçois ni ne puis recevoir la Gazette à cause de mes continuels voyages. Je ne sais si ma réponse à [Heinrich] Heine a paru. Il y a une nouvelle lettre du Bachelier toute prête mais avant de vous l’envoyer, je voudrais savoir à quoi m’en tenir sur le sort des précédentes. On m’écrit de Paris qu’on n’a pas été mécontent de la dernière, et que vous en particulier en aviez dit du bien. D’ici à peu vous recevrez les épreuves des Études [deuxième version de ses douze Études d’exécution transcendante] dont j’espère que vous ne serez pas mécontent non plus. En attendant que vous soyez content de moi personnellement (ce qui sera je l’espère aussi, quand nous nous reverrons à Paris, attendu que je suis passablement changé, modifié, amélioré, sous plusieurs rapports), j’aime à savoir que ma littérature et mes notes ne vous ennuient pas.

A propos de notes, il a été question avec Haslinger et Ricordi d’un projet de publications, que je vous soumets et que je serais charmé de voir approuvées. Il s’agirait d’une chose assez considérable. Sous le nom collectif de Musée dramatique pour Piano seul par F.L paraîtraient (soit à date fixe soit d’une manière plus régulière, comme vous l’entendriez) une série de morceaux choisis dans le Répertoire Italien, Allemand et Français, et transcrit, illustré, paraphrasé, varié, arrangé, toiletté, à ma façon. Le tout soigneusement doigté et de moyenne difficulté. Je vous vois sourire à ce mot de moyenne difficulté mais vous verrez que quand je voudrai définitivement me remettre à faire du Hünten, du Henry Herz et du Schunke, j’en saurai faire tout aussi bien sinon mieux que qui que ce soit. Si d’ailleurs vous gardiez quelques doutes à ce sujet et que le plan de la publication vous convenait du reste, je me mettrai toujours à l’ouvrage et ferai tirer une trentaine de pages d’épreuves comme spécimen que je vous adresserai (…).

L’affaire que je vous propose, et qui serait certainement une affaire d’argent et de popularité (deux choses auxquelles je commence à tenir un peu) pourrait marcher parallèlement avec celle-là. Si vous le désiriez même nous pourrions suivre l’ordre nominal de votre publication – quoi que j’aimerais assez commencer par la Norma à cause de l’immense popularité de cet ouvrage en Italie.[Réminiscences de Norma, composé au début des années 30 d’après l’Opéra de Bellini].

Il va sans dire que pour une affaire de ce genre, l’Éditeur est aussi important que l’auteur et l’arrangeur, comme vous voudrez. Vous savez quelle est mon opinion sur vous à cet égard. En vous envoyant les épreuves de mes Études, je vous la prouve tout aussi bien que Meyerbeer l’illustre (au bienveillant souvenir duquel je vous prie de me rappeler) en n’acceptant pas le tiers en sus pour chaque partition que lui offrait [Eugène] Troupenas. Franchement, je serais charmé que vous vous chargiez de cette publication, et même, si vous me refusez, j’y renoncerai complètement, nonobstant les insistances de Ricordi et de Haslinger. Quant aux conditions : Ricordi me paye 5 frs par page et Haslinger 10. Voyez ce que vous pourriez faire.

Où en est l’Opéra de Berlioz ? [L’opéra Benvenuto Cellini, dont la première se déroula le 10 septembre 1838] Quand sera-t-il définitivement représenté ? Je voudrais bien être à Paris alors ; mais cela ne me sera guère possible. Je ne repasserai dans votre chère rue de Richelieu que vers le printemps prochain pour aller en Angleterre. Vous y trouverai-je ? Soyez assez gentil, mon cher Maurice, pour me répondre deux lignes que vous adresserez à Ricordi. Je n’ai point reçu les Études de Moscheles [le pianiste bohémien Ignaz Moscheles].  Je vous saurais bien bon gré de me les envoyer sous bande. C’est un tel ouvrage. Le style en est admirable. Si vous voulez que j’en fasse pleinement l’éloge dans la Gazette, je le puis. Je n’en dirais pas autant de la Polonaise de M. [Friedrich] Kalkbrenner (pitoyable ! pitoyable !), ni même des airs variés, fort monotones de l’émule de Thalberg (Dieu merci m’en voilà débarrassé de cette stupide rivalité – grand bien fasse à M. Döhler.) Franchement, c’est bien médiocre !

Si vous faites un album des Pianistes cette année, ne m’oubliez pas. Petit bonhomme vit encore et veut ne pas être mis à l’index. Pardon, mon cher Maurice, de tout ce fatras, que vous lirez ou ne lirez pas ad libitum. Mille amitiés. Tout à vous. F. Liszt.

P.S. Je vous prie de ne pas communiquer cette lettre. Comme je crois mon idée de Musée dramatique excellente, je serais fâché de la voir mise en œuvre par un autre que moi. Que dans tous les cas la chose reste absolument entre nous. Je vous le demande instamment. »

 

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Bibliographie :

Franz Liszt. Biographie. Frédéric Martinez, Gallimard, 2011.

La Tumultueuse amitié de Franz Liszt et de Maurice Schlesinger. Jacqueline Bellas.

 

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