Emil CIORAN (1911.1995)

Manuscrit autographe – Les degrés de la délivrance.

80 pages manuscrites dans un cahier in-4° à spirale (Librairie-papeterie Joseph Gibert). Couverture cartonnée de couleur orangée.

Slnd [Paris. 1969]

Passionnant manuscrit de premier jet du philosophe roumain, constituant les premières ébauches et la préfiguration de l’un de ses plus célèbres ouvrages, publié en 1973, De l’inconvénient d’être né.

Écrit diversement au stylo bille bleu ou rouge, avec de nombreuses ratures et corrections, au recto et au verso des pages chiffrées en rouge par Cioran, ce cahier porte sur la couverture le titre biffé, abandonné par le philosophe : Nostalgie du Déluge.

Véritable immersion dans la pensée brute du philosophe, le manuscrit apparaît comme une longue réflexion et méditation sur le sens de la naissance et de l’existence : « Toute naissance est un privilège qui tourne à la malédiction. » ; « Je n’ai pas horreur de l’existence mais je considère la naissance comme inopportune. » ; « Cette nuit, à la fin d’un rêve, le problème de l’inanité de naître s’impose à mon esprit. »

Rythmé irrégulièrement, le manuscrit est jalonné des thèmes chers à Cioran, ainsi titrés : Les degrés de la délivrance ; Niveau spirituel ;  L’universel cauchemar  ; Naissance ; Le gouffre de la naissance ;  La grande question : comment guérir de notre naissance ?  ;  Les suites de la naissance  ; Éternité ; L’orgueil du savoir ;  La vision du jeu universel  ; Réalité et rêve ; etc.

Devisant sur la place de l’homme et la réalité de l’existence, Cioran donne patrie au néant, à la non existence, à la réalité du non-être : « On se résigne mal à l’idée de n’avoir pas été. Cependant, il y a quelque chose de terrible dans le fait de naître. Ma naissance m’apparait comme un désastre que je serais inconsolable de n’avoir pas connu. Je fuis, je fuis pour oublier ma naissance, mais du moment qu’elle eut lieu, je l’accepte, tout en m’en éloignant à grands pas. J’ai le sentiment qu’en naissant, j’ai déserté ma patrie, que je suis entré dans un long exil dont je n’arrive pas à m’accommoder vraiment. En naissant, j’ai violé un secret, profané un mystère. »

Une entrée porte la date du 21 août 1969 (f.39) : « La nuit dernière, une nuit particulièrement mauvaise, j’ai compris dans quelles conditions surgit l’obsession de la naissance. – L’obsession de la naissance est le fruit des mauvaises nuits. »

« Réveil à 3 h. Impossible de me rendormir. Seul avec toute cette obscurité. Qu’ai-je à lui dire ? De tout ce qui semblait être, ne reste qu’elle et… moi. [Et cela sera toujours ainsi ; biffé] je ne peux même pas imaginer le jour. Tout est suspendu. Et comme l’avenir me paraît inconcevable, je me retourne vers le passé, le remonte en vitesse, et me heurte à ma naissance. Je ne peux plus parler. C’est donc elle le grand obstacle, le centre et l’origine, le secret de tout ce que je suis, le point de processus de mon moi. D’ailleurs il n’y a plus de moi, il n’y a plus que cette obscurité et la pensée de ma naissance. Et je n’ai qu’à triompher de cette pensée, pour que la nuit règne enfin seule ».

La présente page, base de la pensée de Cioran sur la naissance,  sera concentrée en cinq courtes phrases et formera l’incipit de De l’inconvénient d’être né.En effet, le cahier apparaît comme la première ébauche du livre de 1973, sous une forme plus méditative ou dissertée, plus brute et non encore dégrossie par Cioran. Le texte sera par la suite considérablement concentré en aphorismes ; ainsi une anecdote sur une Polonaise (p. 4) sera ramenée à quelques lignes dans la section IX de l’ouvrage publié.

L’on trouve parmi les centaines d’entrées présentes en ce carnet, de remarquables et poignants aphorismes témoignant de la pensée du philosophe tout à la fois cynique et aiguisée ; en voici quelques-uns :

« Toute opinion est un esclavage »

« Je suis un incroyant contaminé par l’absolu »

« Le bien, le mal, les opinions, les idées – tout ce que l’homme a édifié pour camoufler le réel. »

« Trouver que tout manque de réalité et y trouver une certaine douceur. »

« Être ou ne pas être. Les deux me paraissent inacceptables. Telle est ma réponse à Hamlet. »

« La connaissance supérieure aboutit inévitablement à la vision du jeu universel ; de la foncière irréalité de tout. »

« Il faut un but. Je m’en suis trouvé un : me libérer de tout, donc essentiellement détruire. »

« Le Dieu qui puisse m’aider n’a pas encore vu le jour. »

« Le problème est moins celui de délivrer l’homme de la mort que de la naissance. »

« La peur de la naissance, c’est la peur de la conscience. » 

« Toute existence est une existence séparée. »

« La grande vérité est la vérité de la vacuité de tout. »

 

Quatre-vingt pages manuscrites, truffées de pensées restées inédites, offrant une émouvante plongée dans l’univers de l’un des plus iconoclastes et brillants philosophes du XXe siècle.

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