André BRETON justifie l'exclusion de Victor BRAUNER du groupe surréaliste.

« Aucun intérêt médiocre ne peut m’opposer à Brauner […] Ce qui m’oppose à lui aujourd’hui est d’un autre ordre et tient au travail de désintégration à laquelle je lui reproche de se livrer aux dépens des idées qui nous réunissent. »

2.500

André BRETON (1896.1966)

Lettre autographe (brouillon) à Pierre Demarne.

Trois pages in-4° sur papiers à en-tête de Solution surréaliste et Cause.

Paris. 10 novembre 1948.

 

« Aucun intérêt médiocre ne peut m’opposer à Brauner […] Ce qui m’oppose à lui aujourd’hui est d’un autre ordre et tient au travail de désintégration à laquelle je lui reproche de se livrer aux dépens des idées qui nous réunissent. »

 

Brauner et Matta exclus – la purge surréaliste.

Important document de Breton tentant de se justifier de la récente exclusion de Victor Brauner du groupe surréaliste. Détaillant les dissensions qui l’opposent au peintre roumain et revenant sur l’éviction de l’artiste chilien Roberto Matta, le leader surréaliste dénonce les clans et considère que son mouvement est en péril de mort.

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 « Mon cher ami, je suis d’autant plus disposé à vous fournir ces éclaircissements personnels que vous aurez été le seul, à Paris, à me les demander. En versant mercredi dernier à « Solution surréaliste » la copie de la lettre que j’adressais à Brauner, il me semble que je montrais assez mon désir de ne prendre personne par surprise. Si cette lettre a eu pour effet de précipiter tels membres de notre groupe chez Brauner aux fins de le dissuader de se justifier et si aucun d’entre eux n’a même pris la peine de m’aviser de cette démarche pas plus que de s’entretenir avec moi de ses propres réactions sensibles au sujet de ma lettre, cela n’a fait malheureusement que confirmer mes pires appréhensions (non seulement le « travail fractionnel » incriminé avait été entrepris de longue date mais encore il était bel et bien accompli). Il me suffisait presque d’entrer lundi dans cette salle de café pour mesurer aux places occupées et aux attitudes prises l’ampleur de la « conjuration ». Expliquez-moi autrement que nul de ceux qui devaient quelques instants plus tard quitter cette salle n’ait rien entrepris au préalable auprès de moi pour tenter de limiter les dégâts : je dis que l’hostilité à l’égard de ce que Péret et moi allions dire était d’emblée à son comble et déjà les moyens concertés pour tout amener au pire. Je ne vous cache pas la surprise ni même l’agitation que j’en ai éprouvée : plusieurs de ceux dont je voyais le parti si nettement pris m’étaient très chers et j’avais compté sur eux pour bien plus, certes, que l’affirmation du « surréalisme » en tant que groupe toujours vivant et même parcouru d’un nouveau sang vivificateur (chose de quoi je me désintéresse relativement en raison de certaines considérations fatalistes, mais laissons cela pour aujourd’hui). Toujours est-il qu’aux mouvements qui se produisaient, j’ai compris très vite que le mal était fait et qu’il était irrémédiable.

Vous m’accorderez – et l’on m’accordera plus généralement, j’espère – qu’aucun intérêt médiocre ne peut m’opposer à Brauner, à l’œuvre de qui je me suis si longtemps efforcé, autour de moi, de faire accorder la place de premier plan qui lui revenait et en faveur de laquelle j’ai si longtemps « combattu » tant en France qu’en Amérique. Ce qui m’oppose à lui aujourd’hui est d’un autre ordre et tient au travail de désintégration à laquelle je lui reproche de se livrer aux dépens des idées qui nous réunissent. Que cette activité soit pleinement consciente, qu’elle ne puisse bénéficier d’aucune circonstance atténuante du fait du psychisme très particulier de Brauner, là n’est pas la question : la question est de savoir si elle ne met pas en péril mortel ce que nous entreprenons en commun.

Je dis qu’elle le met en péril mortel et je m’en rapporte essentiellement au fait que, de l’ancien inter-groupe constitué par les actuels zélateurs de Brauner, toute communication de nature à intéresser l’ensemble de notre activité a cessé de me parvenir depuis des mois, que les initiatives de nature à porter le surréalisme plus loin (Cause, Salut. surr.) ont été soit entérinées passivement, soit désapprouvées d’une manière plus ou moins ouverte. Ceci atteste la formation d’un clan agissant parmi nous pour son propre compte, que ceci soit ou non délibéré de sa part. Refus mainte fois exprimé avec hauteur d’envisager toute action sur le plan social, indifférentisme généralisé à tous les domaines autre que le domaine « poétique », instabilité totale du jugement exposant les signataires d’un texte à renier plus ou moins leur signature en regrettant de l’avoir donnée ou en exprimant de très vives réserves ultérieures, création parasite de liens d’ « amitié » d’un caractère soi-disant électif (nécessairement restrictif) entre tels et tels, entraînant les intéressés à ne plus faire aucun cas des divers autres concours qui peuvent s’offrir à nous (j’en donnerai pour exemples l’étouffement du message d’André Libérati, des plus remarquables poétiquement, par ceux à qui il avait été tout d’abord adressé, l’accueil réservé à Gaston Puel – pourtant collaborateur de Néon, en outre l’un des plus actifs et des plus stimulants de nos amis lors de son récent voyage à Paris – accueil dont il s’est affecté et plaint à moi-même, etc. : tels sont quelques-uns des symptômes qui caractérisent la déviation que je signale. En arrière-plan, mais comme les circonstances viennent de le montrer très agissante, l’attitude de Brauner qui tend par essence et de plus en plus à l’exaltation mégalomaniaque de la personnalité aux dépens de tout ce qui peut nous réunir et use pour s’imposer, que de sa part ce soit ou non intentionnel, de moyens de division.

Que Brauner repousse (ou laisse devant lui repousser) de l’accusation portée contre Matta comme dictée par la « morale bourgeoise » ne me paraît pas aussi incompréhensible qu’à vous, je pense qu’il y a de sa part un réflexe de self-défense sur lequel je ne puis m’expliquer. Il est bien entendu en outre, comme vous le dites, que nul n’était obligé de signer l’exclusion Matta et la meilleure preuve en est qu’Alexandrian et Mabille s’en sont abstenus sans que cela soulève le plus léger incident. Encore une fois, ce sont les attendus dont s’est accompagnée l’abstention de Brauner qui, par Péret et moi, ont été jugés inacceptable.

J’espère, mon cher ami, avoir réussi à vous donner le « climat » général de cette affaire. Je ne crois pas que les concessions que vous préconisez soient possibles ni non plus que le manque de disponibilité vienne de moi. Je demeure absolument acquis au désir d’élargissement et d’enrichissement spirituel de notre cercle et à l’idéal de toujours plus grande compréhension que vous invoquez. C’est très précisément ce qui tend parmi nous à les vicier à la base que je demande qu’on s’en prenne, quand bien même ce serait douloureux. À votre disposition, naturellement, pour en parler de vive voix et avec toute mon amitié. »

 

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Le 25 octobre 1948 André Breton vite voter l’exclusion du peintre chilien Roberto Matta pour « ignominie morale et disqualification intellectuelle. » Opposé à cette décision qu’il refusa de signer, Victor Brauner fut à son tour exclu.

 

 

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