Émile-Othon FRIESZ (1879-1949)
Lettre autographe signée au collectionneur Léon Pédron.
Neuf pages ½ in-4° illustrées.
Cap-Brun. Lundi [28] août 1922.
« Les amateurs en achetant surtout les œuvres contemporaines, bien conseillés, et prenant la peine de regarder leur collection, de s’instruire et d’aimer surtout pour telles ou telles raisons un artiste, ne se feront que bien exceptionnellement coller un faux tableau. »
Formidable lettre illustrée du peintre havrais, rédigée depuis son refuge du Cap-Brun, à son ami et concitoyen, le grand collectionneur Léon Pédron. Émile-Othon Friesz commente avec sarcasme la grande grève des métallurgistes du Havre et les affrontement qui en découlèrent durant l’été 1922. Il évoque ensuite sa volonté d’acquérir la bastide de Cap-Brun, Les Jarres, les incendies estivaux faisant rage et les avancements de ses travaux picturaux.
_______________________________________________
« Mon cher Pédron, C’est avec un grand soulagement que j’ai reçu hier votre bonne lettre. J’étais pour vous télégraphier car je craignais que les grévistes ou pseudo-grévistes (?) n’aient causé quelques dommages à votre bureau ou ailleurs – les nouvelles n’arrivant ici qu’amplifiées sans doute par les journaux – mais j’ai toujours eu horreur de ces mouvements quand les amis – ou moi-même – étaient soldats, car tirer sur les autres ou recevoir une brique est un métier aussi ridicule que parfois dangereux. Aussi, à cause de M. St Georges, aimerai-je savoir le calme revenu. Écrivez-moi un mot là-dessus au plus tôt.
On trouve le portrait de notre éminent maire dans tous les journaux que je reçois. Il va être obligé de s’habiller en gendarme malgré lui. [Friesz dessine ici un formidable portrait pleine page du maire du Havre, habillé en gendarme, accablé de projectiles divers].
Enfin, tout ça est moins rigolo que ça en a l’air : la classe bourgeoise essaie de se rassurer en disant que c’est un simple essai, une vague expérience. Je l’espère aussi quoi que n’étant pas bourgeois mais ermite et n’aimant pas les pierres dans mon jardin pendant que j’œuvre silencieusement. Vous savez à propos de ce jardin que j’ai causé avec les proprio et que pour 25 à 28 mille francs dont la moitié comptant je pourrais posséder ce petit coin de terre dont je connais tout l’agrément. Cette bastide arrangée deviendrait d’abord un atelier charmant, plus tard une maison idem. J’en ai entrevu le plan. 3500 mètres de terre, un bois de 1000 mètres – et l’atelier que vous connaissez, plus le chalet. Il en voulait 30, après je crois que j’arriverai à 25. La moitié de suite et le reste en un ou deux ans à 6% d’intérêt – il serait assuré avec l’argent de main à main à déclarer 15 ou 20 pour éviter les frais.
Cependant quoique ayant pour la rentrée peut-être déjà 80 mille francs de peinture faite, je n’ai point cette somme et même serait je crois obligé pour finir l’été, mois de septembre mi-octobre, de vous demander les 4 ou 5 mille francs que vous m’avez autorisé à vous emprunter car cela m’évitera toute correspondance ou démarche regrettable ailleurs. Votre amitié ayant bien voulu m’ouvrir sa « banque ».
Malgré cela les honneurs m’arrivent – la grrrande [sic] du Cap-Brun m’a nommé président d’honneur de sa fête ! … au Clos Maillol – Coût 100f. mais point de ma présence car j’ai autre chose à faire.
Les incendies continuent. L’autre soir une ligne de feu dépassait toutes les autres en importance, illuminant le fond à droite du chalet au loin derrière le Coudon et la Garde – attisés par le Mistral. J’ai été voir l’incendie avec le brave docteur à la nuit du haut du fort du Cap-Brun. Tout l’horizon en flamme donnant quelque chose comme ça. [Friesz représente dans toute la largeur de la page sa vision des incendies en cours].
Vous direz à monsieur Argenta que j’ai espéré sa visite et le regrette – j’aurais été heureux de le recevoir et de le garder à déjeuner une journée – je le croyais encore à Marseille.
Très bien la visite à Corblet. Osterlinde [Anders Osterlind (1887.1960)] est un peintre de troisième ordre dont j’ai vaguement vu quelques toiles très passables. Il est fils d’un vieux peintre que j’ai connu dans la Creuse avec Guillaumin. Il avait ouvert je crois un vague magasin de tableaux vers l’Élysée – quels connos’ que les Corblet – et autres – où mène l’ignorance – heureusement qu’il y en a de cet accabit pour que les indigents de la peinture puisse[nt] manger la sauge à leur fourreau économique.
Le travail marche. J’essaierai de vous faire une photo du grand paysage qui est bon et virtuellement terminé ainsi que la « Ronde ». J’ai fait une esquisse de l’esplanade, du jardin, de ses habitants composés – autour de la tante d’Andrée. Celle-ci continue à bien aller – avec précaution toutefois.
Je n’ai rejoué aux boules à l’A.B.C qu’hier soir de 7 à 8h. [Friesz donne ici le détail de ses parties de pétanque avant de conclure sa lettre de deux longs post-scriptum relatifs au naufrage du cuirassé France survenu dans la nuit du 25 au 26 août 1922 à l’entrée de la baie de Quiberon puis à la lutte contre les faux dans l’art et le sens de la collection picturale]. Toutes nos amitiés à tous les vôtres – au défenseur de l’ordre, à celui de l’opinion, à celles de la grâce. À vous une fraternelle poignée de main de votre ami E. Othon Friesz.
PS – Encore une belle victoire allemande gagnée sans douleur pour ceux-ci par les hautes connaissances maritimes du capitaine de vaisseau Guy, frère de Gontran et de Gaston de la même promotion des salons toulonnais. Ce sacré rocher inconnu à l’entrée de Quiberon ! sur les cartes françaises. C’est pire que la pierre fatale, aux boules ça peut arriver – mais enfin par beau temps avec 900 hommes à bord et avec le dernier cuirassé valable, on fait attention, que diable ! […]
PS – Idiot le repérage des tableaux en plus du danger fiscal signalé par les artistes. Il est stupide de penser qu’au bout de 10 ans seulement, quand l’aspect aura totalement changé, on pourra vérifier sur les mêmes parties [?] les craquelures etc. etc. etc. etc. et que sera-t-il au bout de 100 ans quand auront pu se déclarer les accidents nouveaux. Mais je suis bien tranquille sur l’enterrement du projet – les amateurs en achetant surtout les œuvres contemporaines, bien conseillés, et prenant la peine de regarder leur collection, de s’instruire et d’aimer surtout pour telles ou telles raisons un artiste, ne se feront que bien exceptionnellement coller un faux tableau. Ce qui une fois par hasard, tout en étant regrettable, ne fait pas mourir. Le meilleur expert est l’amour et l’intelligence qui développe[nt] chez chacun la pure intuition.
_______________________________________________
Léon Pédron (1869-1927), industriel havrais, ami et fidèle protecteur de Friesz, constitua une riche collection de peintures modernes entre 1914 et 1926 : on y trouvait Pissarro, Derain, van Gogh, Gauguin, Marquet, Redon, Othon Friesz, Boudin, Corot, Cézanne, Renoir, Vlaminck, Braque, etc. À sa mort en 1927, le peintre se trouva en position financière délicate, sans soutien, jusqu’à sa rencontre avec la galeriste Katia Granoff.