Francis BLANCHE, cabotin, se déchaîne contre le Canard enchaîné.

« J’aime et j’admire Trenet au point qu’à l’occasion de ladite émission, j’ai demandé au producteur André Blanc de me faire recopier, pour mon usage personnel « La folle complainte » et « L’Oiseau de paradis » »

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Francis BLANCHE (1921.1974)

Lettre autographe signée à Ernest Raynaud, dit Tréno.

Cinq pages in-4° (et deux pages in-12°).

Paris. [1962 ou 1963]

 

« J’aime et j’admire Trenet… »

Francis Blanche est indigné par un article du Canard enchaîné qui le présente comme moqueur, critique et dédaigneux envers Charles Trenet, artiste qu’il « aime et admire ». Le comédien exige réparation et un correctif précis de la part du « collabo-rateur » Ledoux dans les pages du journal.

Le Canard semble avoir obtempéré : en effet, dans une carte (que nous joignons) Blanche remercie Tréno de son intervention : « Merci. Le Canard est sport. Je n’en avais d’ailleurs jamais douté. […] Cela dit, que vos amis continuent à me taper sur le râble … ça fait circuler le sang ».

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Cher Treno, Nos relations épistolaires étant une fois pour toutes – et je le déplore –placées sous le signe de la protestation, je me permets de vous transmettre celle-ci, jaillie sous le coup de l’indignation. Soyez gentil de me faire savoir à la suite de quelle aberration auditive votre collabo-rateur Clément Ledoux se permet de dire que je me « répands en ragots, en aigreurs hors de raison sur Charles Trenet ». Mais de quel droit ?

Alors que Charles, qui est mon ami et mon maître depuis au moins vingt ans, représente pour moi tout ce qu’il y a d’admirable et de poétique dans la chanson en particulier, et, en général dans ce métier décevant et grossier qu’est le music-hall. Au cours de l’émission incriminée j’ai demandé de faire passer la chanson « C’est bon » qui me rappelle tant de choses merveilleuses, et notamment, comme je l’ai souligné, mon premier film, Frédérica, où Charles a eu la gentillesse de me faire débuter.

Comment M. Ledoux Clément peut-il me croire assez moche pour salir un garçon que je respecte et que j’admire, et, encore une fois, de quel droit se servir des colonnes d’un journal que nous estimons pour défigurer la vérité ? Votre chroniqueur parle à mon sujet des « grosses molaires de la rancune ». Mon Dieu !! … « et de l’envie » !! Pauvre ami !! Les quelques boutades que je me suis permises à propos de Maurice Chevalier n’étaient le reflet d’aucune rancune, d’aucune envie. J’ai quand même le sens de la hiérarchie, malgré mon goût des « plaisanteries passées et des calembours humiliants ». Et quand Ledoux parle de « méchanceté inélégante » est-il bien sûr de ne pas retrouver la même formule à son dossier, un jour ?

En bref, cher Treno, je me permets d’insister pour que :

1°) le Canard passe quelque chose pour dissiper le malentendu créé : j’aime et j’admire Trenet au point qu’à l’occasion de ladite émission, j’ai demandé au producteur André Blanc de me faire recopier, pour mon usage personnel « La folle complainte » et « L’Oiseau de paradis » actuellement introuvables. (Deux petits joyaux, vous les connaissez ?)

2°) pour que M. Ledoux, votre collabo-rateur apprenne à écouter autre chose que ce qu’il veut entendre (Trompes d’Eustache encrassées ou molaires de la rancune ?) Lutte inégale je le sais bien ! Mais je compte sur le fair-play maison pour donner à ma protestation désordonnées et impubliable (je le sais aussi) la forme que vous jugerez bon de lui donner. Je ne veux pas qu’il soit dit que le Canard m’aura fâché avec un ami, qui est (en plus) le plus authentique et le plus sensible de ceux qui écrivent pour la chanson.

Vraiment, Treno, j’insiste. Deux lignes si vous voulez, mais je veux qu’on retire ragots et aigreurs. J’aime trop Charles Trent pour le supporter. Pour le reste, Ledoux, Clément, les molaires de la rancune et les calembours humiliants… il faudra bien que je m’y fasse. Tout de même, questions molaires, Toto Ledoux devrait consulter son dentiste !! Sans rancune, bien sûr, comme d’habitude. Francis Blanche. Cabotin.

 

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. Parolier d’environ quatre cents chansons, Francis Blanche collabora à l’écriture de la célèbre chanson de Charles Trenet, Débit de lait, débit de l’eau, en 1943. C’est ce même Trenet qui le fit d’ailleurs débuter au cinéma, l’année précédente, en 1942, dans le film Jean Boyer, Frédérica.

 

. Ernest Raynaud, dit Tréno entre au Canard Enchaîné en 1924 comme simple correcteur avant d’en devenir rédacteur à compter de 1932. En septembre 1954, Tréno décide de se consacrer exclusivement au Canard, dont il fut l’inamovible rédacteur en chef et quasi-directeur, jusqu’à sa mort. La veuve du fondateur de l’hebdomadaire satirique, Jeanne Maréchal, lui laissa en effet les mains libres pour conduire le journal, alors en grande difficulté. Tréno fut le principal artisan du redressement de l’hebdomadaire satirique qui multiplia ses ventes par quatre entre le début des années 1950 et la fin des années 1960 (de 100 000 à 400 000 exemplaires environ) lui imprimant sa marque, et une identité proche des milieux libertaires et anarchistes.

 

. Clément Ledoux est le pseudonyme du journaliste Pierre Châtelain-Tailhade (1904.1977) qui collabora au journal de 1931 jusqu’à sa mort en 1977. À son décès, en mars 1977, Châtelain-Tailhade est présenté comme le dernier de l’équipe en activité à avoir connu Maurice Maréchal, le fondateur du journal satirique.

 

 

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